par Jean-Philippe Miginiac - Strategic-Road.com Analysis 19/05/08
Le 15 Mai dernier, le jour même où George W Bush s’adressait à la
Knesset, louant Israël comme "la patrie du peuple élu", condamnant
toute idée de négociation avec "les terroristes et les radicaux" et
citant l'Iran comme "premier sponsor mondial de la terreur", son
Secrétaire à la Défense, Robert M. Gates, déclarait de son côté qu'il était
nécessaire de "parler" avec l'Iran : "Les Etats-Unis doivent
construire une combinaison d'encouragements et de pressions sur l'Iran, et nous
avons peut-être manqué hier les opportunités pour entamer un dialogue utile
avec Téhéran... Nous avons besoin d'imaginer un chemin pour développer
quelques leviers... et nous asseoir et parler avec eux..."
Il ne s'agit pas d'une coïncidence, le Pentagone ne pouvant qu’être
parfaitement informé par avance du discours de George W. Bush. Robert M. Gates
a donc clairement signifié aux Israéliens que le Pentagone, et au moins une
partie de l’administration américaine, avaient aujourd'hui des vues très
différentes de celles du Président.
C’est déjà ce qu’exprimait, quelques jours auparavant, Chuck
Hagel, le sénateur républicain modéré du Nebraska, en déclarant devant le
Center for American Progress : "Le monde ne veut pas d'une Amérique
qui impose, qui dictate, qui sermonne, qui prêche, qui envahit, qui
occupe...". C’est aussi ce qu’a voulu marteler le Sénateur démocrate
Joseph R. Biden Jr, Président du Senate Committee on Foreign Relations en
rendant publique une étude du Congressional Research Service (CRS) sur les
implications, pour les intérêts économiques et sécuritaires des Etats-Unis, de
la croissance de l'influence globale de la Chine dans le monde. La question
posée révèle en fait l'inquiétude sourde d’un nombre de plus en plus important
de membres du Congrès face au déclin de l’influence des Etats-Unis dans le
monde et la relation de cause à effet évidente avec la guerre en
Irak. Joseph Collins, ancien adjoint de l'ex ministre de la Défense US,
Donald Rumsfeld, explique d'ailleurs la montée de la puissance régionale de
l'Iran en des termes d’une clarté sans équivoque : "Si on mesure la
guerre en Irak en sang et en argent dépensé, elle est devenue une guerre
majeure et une immense débâcle… Nos efforts là-bas devaient améliorer la
sécurité des Etats-Unis, mais ils ont, du moins temporairement, créé une
pépinière à terroristes et ont donné l'audace nécessaire à l'Iran pour étendre
son influence".
Devant la Knesset, George W Bush aurait du contempler, lui aussi, le vertige de
son échec. Il avait promis "un nouveau Moyen-Orient" démocratique et
pacifié. Il termine sa présidence avec un Moyen-Orient toujours très
majoritairement gouverné par des autocrates, dans lequel se multiplient les
guerres entre communautés sunnites et chiites, et de plus en plus dominé par la
nouvelle puissance régionale de l’Iran.
Devant la Knesset, George W Bush aurait du faire le constat de l’impuissance
croissante des Etats-Unis à peser encore sur le cours des évènements et se
remémorer l’avertissement de Zbigniew Brzezinski,: " les prescriptions des
néocons et leurs équivalents israéliens sont mortels pour l’Amérique et en fin
de compte pour Israël. Elles retourneront totalement une majorité écrasante de
la population du Moyen-Orient contre les Etats-Unis. Les leçons d’Irak parlent
pour elles mêmes. Si les politiques des néocons continuent à être poursuivies,
les Etats-Unis seront expulsés de la région et ce sera le commencement de la
fin pour Israël " (voir "Guerre contre la terreur et distorsions de
réalité")
L'envoi médiatisé d'un navire de guerre américain, l'US-Cole, au large du Liban
n’aura servi en rien, en effet, à empêcher qu’une impasse politique se
transforme brutalement en conflit armé fratricide et que le Hezbollah chiite
prenne le contrôle, sans coup férir, de la partie occidentale sunnite de
Beyrouth. Cette crise, aujourd’hui au moins provisoirement stabilisée,
constitue le deuxième exemple au Proche-Orient, après l'Irak, d’un conflit armé
entre communautés chiite et sunnite.
Cette poussée chiite à Beyrouth et dans la montagne druze ne peut qu’inquiéter
plus encore les pays arabes dits modérés, encore alliés des Occidentaux : la
Jordanie, l'Egypte et l'Arabie saoudite. Leurs dirigeants ont tous exprimé
publiquement, au cours des dernières années, le malaise que suscitent les
ambitions régionales de l'Iran, allié à la Syrie, et qui œuvrerait, selon le
Roi de Jordanie, Abdallah II, à la constitution d'un "arc chiite" qui aurait
comme objectif d'assurer la puissance et la pérennité du régime iranien.
L’aventure irakienne aura été, dès l’été 2003, la première erreur stratégique
majeure de George W Bush. Après la destruction du principal ennemi de l’Iran,
la puissance américaine a ouvert la boîte de Pandore de l’affrontement entre
chiites et sunnites et les revers d’alliances de la stratégie américaine sur
place, dont les derniers avatars multiplient les conflits communautaires,
chiites contre sunnites, et intra-communautaires, chiites contre chiites et
sunnites contre sunnites, privent l’Irak de toute perspective politique
crédible et ne peuvent que libérer et servir un peu plus les ambitions
iraniennes (voir : "Chaos constructif").
La deuxième erreur stratégique majeure de George W Bush fut, en Mai 2003, son
refus de répondre aux propositions de négociations sans restrictions lancées
par Téhéran avec l’approbation du "guide suprême" iranien, l’Ayatollah Ali
Khamenei, ainsi que du Président d'alors, Mohammad Khatami. Tous deux se
disaient prêts à reconnaître Israël, à laisser se transformer le Hezbollah en
parti politique et à suspendre l’enrichissement de l’uranium en échange de
garanties de sécurité pour l’Iran (Voir : Iran : Il faut écouter et ré-écouter Dominique de
Villepin).
En refusant la négociation et en préférant opter pour une politique de
changement de régime à Téhéran, George W Bush a libéré les forces extrémistes
de Téhéran et porte la responsabilité de l’élection de l’ultra conservateur
Mahmoud Ahmadinejad et du durcissement du régime des Mollahs.
La troisième erreur stratégique majeure de George W Bush aura été, en 2007, le
soutien américain à la politique intransigeante du Fatah palestinien vis à vis
du Hamas, pourtant démocratiquement élu, permettant en réaction la prise de
contrôle de Gaza par ce dernier. En Février 2007, pourtant, l’Arabie Saoudite
avait réussi à imposer une trêve aux deux frères ennemis palestiniens. La
relance impuissante d’un processus politique israélo-palestinien à Annapolis,
en Novembre 2007, a célébré la mort de l’influence américaine, les autorités
israéliennes préférant la situation actuelle dont ils pensent maîtriser le
contrôle. Déjà, en 2004, la lettre adressée par George W Bush au premier
Ministre israélien de l’époque, Ariel Sharon, affirmant qu’il serait
"irréaliste" que l’Etat hébreu revienne un jour dans les frontières de
1967, avait convaincu les autorités israéliennes de poursuivre l’implantation
de colonies en Cisjordanie et même d’en annexer définitivement certaines des
plus importantes.
L’intransigeance israélienne et la permanence du conflit palestinien, avec
l’accumulation de blocus inhumains et de désespérances meurtrières, ouvrent
aujourd’hui des perspectives régionales nouvelles à l’Iran qui peut tenter
d’avancer encore, avec le Hamas, contre le cynisme de ceux qui prétendent agir
au nom de la démocratie et du droit. le Hamas, sunnite, n’est pourtant pas la
courroie de transmission évidente des intérêts chiites et la mission de
l'ancien président américain Jimmy Carter, qui a rencontré à Damas le chef du
bureau politique du Hamas, Khaled Meshaal, a montré que des ouvertures
politiques restent possibles.
Qui pourrait alors renouer avec les paradigmes de la paix et imposer des
solutions politiques qui priveraient l’Iran de ses cartes régionales ? On
ne fera pas la paix sans le Hezbollah et sans le Hamas. On ne fera pas la paix
sur une atomisation des forces politiques en Irak. La Secrétaire d’Etat
américaine, Condoleezza Rice, a beau multiplier les voyages, les Etats-Unis
semblent avoir perdu toute chance, à court terme, de peser véritablement sur un
quelconque processus en cours et il faudra beaucoup de temps et de génie à la
prochaine administration américaine pour retisser la puissance de son influence
perdue. En Europe, espagnols et britanniques ont su maintenir des liens avec
les islamistes palestiniens mais que peuvent-ils faire à la veille de la
présidence française de l’Union Européenne ? La France, en rejoignant trop
tôt, trop vite, trop ostensiblement la voie atlantiste, a perdu toute
singularité et les amours affichés entre Nicolas Sarkozy et une administration
américaine néoconservatrice finissante lui ont fait perdre toute crédibilité
dans la région. Le prochain voyage en Israël du Président français est
d’ailleurs un véritable piège puisqu’il ne pourra proposer aucune ouverture
vers le Hamas sans s’attirer les foudres, en France, en Israël, et aux
Etats-Unis de ses amis néoconservateurs qui prônent la guerre
perpétuelle.
L’Arabie Saoudite, enfin, a peu de cartes en main mais elle tisse
inexorablement à l’Est des liens qui la libèrent de l’orbite américaine
(Voir : L’Arabie Saoudite regarde à l’Est (I) Le pétrole, mais
pas que le pétrole et L’Arabie Saoudite regarde à l’Est (II) La tentation
nucléaire).
En Février dernier, une visite de quelques heures à Moscou de son Ministre des
affaires étrangères, le Prince Saud Al-Faisal, a fait courir la rumeur d’un
plan saoudien proposé à Vladimir Poutine pour contrer l’influence régionale
grandissante de l’Iran. Le Roi Abdullah aurait proposé une alliance
russo-saoudienne contre l’Iran, avec des commandes militaires et techniques
saoudiennes qui compenseraient largement les ventes actuelles russes à l’Iran.
Coïncidence, la Pravda annonçait il y a quelques jours la conclusion d’un
important contrat de livraison d’armes russes à l’Arabie Saoudite
(hélicoptères, tanks, systèmes anti-aériens…), pour quatre milliards de
dollars, marché gagné de haute lutte par la Russie contre ses compétiteurs
américains et français !
Au même moment George W Bush, de plus en plus autiste, enterrait définitivement
Annapolis en poursuivant son discours messianique devant la Knesset :
"…L’Amérique est avec vous pour détruire les réseaux terroristes et
interdire aux extrémistes de disposer de sanctuaires. L’Amérique est avec vous
fermement opposée aux ambitions de l’Iran pour l’obtention d’armes nucléaires.
Autoriser le commanditaire principal de la terreur dans le monde à posséder la
plus meurtrière des armes au monde serait une trahison impardonnable pour les
générations futures. Dans un souci de paix, le monde ne doit pas permettre à
l’Iran d’avoir une arme nucléaire… Du Caire à Riyad, à Bagdad et à Beyrouth,
les peuplent vivront dans la liberté et des sociétés ouvertes, où le désir de
paix sera renforcé par les liens de la diplomatie, du tourisme et du commerce.
L’Iran et la Syrie seront des nations pacifiques, où l’oppression régnant
aujourd’hui ne sera plus qu’un lointain souvenir et où les gens seront libres
d’exprimer leurs points de vue et de développer les talents que Dieu leur a
donnés. Al-Qaïda, le Hezbollah et le Hamas seront vaincus, car les musulmans de
la région auront reconnu pour vains les projets des terroristes et compris que
leur cause est injuste..."
Jean-Philippe Miginiac 19/05/08
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