Il faut, sur l'Iran et à quelques jours d'une visite de Nicolas Sarkozy à
Washington, écouter et ré-écouter Dominique de Villepin.
Riposte 16/09/07 : Dominique de Villepin sur
l'Iran
En quelques mots, tout est dit de l'impasse des négociations sur le
nucléaire iranien, de la responsabilité de l'administration Bush et de la
montée des tensions dans laquelle la France semble se livrer pieds et poings
liés.
En 2003, L’ambassadeur Suisse en Iran informait le Département d'État américain
que les Iraniens faisaient une offre de négociation sans restrictions, et que
celle-ci avait l’approbation du "guide suprême" iranien, l’Ayatollah Ali
Khamenei, ainsi que du Président d'alors, Mohammad Khatami.
"J’ai la nette impression qu’il y a une volonté forte de la part du régime
de résoudre tous les problèmes avec les USA en ce moment, et que ce document
est un essai pour y parvenir", écrivait M. Tim Guldimann dans la lettre
d’une page qu’il avait faxé au Département d’État le 4 mai 2003. Il y joignait
un document iranien nommé "Feuille de Route"
listant les objectifs de la négociation.
Parmi ceux-ci, la lutte anti-terroriste, et la reconnaissance du droit à
l’existence d’Israël.
Il n'y eut aucune réponse des américains.
Tim Guldimann a raconté les conversations engagées à l’époque avec Sadegh
Kharrazi, l’ambassadeur d’Iran à Paris, qui lui avait affirmé que le "guide
suprême", l’Ayatollah Khamenei et le président Mohammad Khatami étaient engagés
sur chaque mot de la proposition iranienne.
Interrogée en février dernier par le sénat, Condolezza Rice affirmait n’avoir
aucun souvenir de ce document (elle dirigeait alors le Conseil National de
Sécurité), niant même son existence : "si un document avait mentionné la
reconnaissance d’Israël je m’en souviendrais" (Washington Post 8 février 2007).
Flint Leverett, employé au Conseil National de Sécurité lorsqu’il était dirigé
par Condolezza Rice, avait à l’époque considéré la proposition Iranienne comme
étant d’une importance comparable à celle de l’offre Chinoise de 1972 qui avait
conduit à la reprise des relations entre Pékin et Washington. Pour lui, il est
certain que ce document a été vu par Condolezza Rice et Colin Powell, alors à
la tête du Département d'État. Flint Leverett rapporte une discussion qu’il aurait eu avec
Colin Powell, ou celui ci affirmait qu’il ne "pouvait pas 'vendre'
cette offre à la maison Blanche", preuve selon lui que ce document avait
bien été discuté au Département d’État. S’exprimant devant l’auditoire d’une conférence organisée par
la New America Foundation, il déclarait : "L’administration Bush,
jusque et y compris Mme Rice trompent le Congrès et les américains au sujet de
cette proposition iranienne".
Le Président Mohammad Khatami, réformiste, prônait alors la détente et le
"dialogue des civilisations" et Téhéran agréait à l'extension des inspections
de l'IAEA (International Atomic Energy Agency) et à la suspension de
l'enrichissement de l'uranium. Les ministres des Affaires Étrangères
britannique, Allemand et Français se rendaient à Téhéran en Octobre 2003 et,
pour la première fois dans l'histoire de la République Islamique, le terrain
était prêt pour des négociations d'ouverture avec l'Ouest. Même s'ils
estimaient que l'enrichissement de l'uranium était un "droit naturel" du peuple
iranien, les réformistes pensaient en effet ne pas devoir engager un bras de
fer avec l'ouest, bras de fer qui aurait pu mettre en péril leur sécurité et
leur développement économique. Pour eux, l'enrichissement de l'uranium pouvait
être réalisé dans le cadre d'un processus de négociation et de construction de
rapports de confiance avec l'Ouest.
Exit Mohammad Khatami. L’ancien président réformateur ne s’est pas représenté à
l’élection Présidentielle de Juin 2005, laissant le conservateur "pragmatique"
Ali Akbar Rafsandjani, à qui il avait lui même succédé en 1997, apparaître
comme réformateur face à l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad qui sera élu
à la surprise des occidentaux. Mahmoud Ahmadinejad, ultra-islamiste populiste
et dur parmi les durs du régime, n’avait quant à lui aucune considération pour
les accords internationaux et encore moins pour un dialogue avec le "Grand
Satan". Avec la crise nucléaire et ses déclarations fracassantes sur Israël il
a même, en très peu de temps, mis fin à toute velléité iranienne de négociation
ou de rapprochement et réussi l’exploit de rassembler dans la surenchère les
plus hauts caciques du régime des mollahs avec qui il dispute pourtant un
pouvoir contesté (voir Guerres de palais à Téhéran).
La rupture des négociations avec la troïka européenne (France, Allemagne,
Royaume-Uni) et la reprise du programme de recherche nucléaire iranien
ouvraient-elles pour autant un boulevard obligé vers la guerre ? (voir Quelles options sur l'Iran ?).
En Octobre 2005, l’Ayatollah Ali Khamenei étendait les pouvoirs d’Ali Akbar
Rafsandjani, président du Conseil chargé de la sauvegarde des intérêts
supérieurs du régime (appelé aussi le Conseil de Discernement), qui avait été
largement battu par Mahmoud Ahmadinejad aux élections présidentielles. Le
conseil supervisait désormais la politique du régime. Ali Akbar Rafsandjani
devenait ainsi, malgré sa défaite, le numéro deux du régime iranien et en
supervisait trois des quatre branches. L’Ayatollah Ali Khamenei et Ali Akbar
Rafsandjani soutenait dorénavant la position "ultra" de Mahmoud Ahmadinejad sur
le nucléaire, peut-être parce qu’ils ne pouvaient apparaître comme moins
nationalistes que lui, mais l’une des premières décisions prises par Ali Akbar
Rafsandjani, une fois ses pouvoirs renforcés, a été de nommer le président
sortant, le réformateur Mohammad Khatami, comme principal conseiller du
Conseil, le ramenant ainsi sur le devant de la scène. Tous deux ont cherché à
adoucir les propos tenus par Mahmoud Ahmadinejad sur Israël (voir Guerres de palais à Téhéran).
Au cours de l'année 2006, une nouvelle opportunité d'engager des négociations
directes entre Téhéran et Washington est apparue. Ali Akbar Rafsandjani, numéro
deux du régime, Ali Larijani, qui présidait alors le Conseil National de
Sécurité iranien et était connu pour être très proche du "guide suprême",
l’Ayatollah Ali Khamenei, tout comme le Dr Hasan Rowhani, autre membre du
Conseil de Sécurité iranien également nommé par l’Ayatollah Ali Khameini, ou
Javad Zarif, représentant iranien à l'ONU, ont multiplié les signaux indiquant
que l’Ayatollah Ali Khameini souhaitait des négociations directes avec
Washington sur le dossier nucléaire (voir Le pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad).
Ali Larijani, dorénavant chargé des négociations sur le nucléaire avec la
troïka européenne, s'était immédiatement fait remarquer par ses reproches à
l'équipe de négociation précédente, sous le mandat de l'ex-Président Mohammad
Khatami, l'accusant d'être trop conciliante et d'être prête à céder "la perle"
nucléaire contre "le bonbon" proposé par les Européens, c'est-à-dire une
coopération nucléaire civile, économique et politique. Au cours des
négociations il s'est en fait montré plus conciliant et ses rencontres avec
Javier Solana, le porte-parole de la diplomatie européenne, et Mohammed El
Baradei, le directeur de l'AIEA, l'ont révélé ouvert au dialogue. Le 16 Mars
2006, il annonçait que Téhéran était prêt à des discussions avec les
Etats-Unis, suggérant que les deux pays travaillent à surmonter leur mutuelle
défiance (voir Négociations USA-Iran : Trop tard pour les pragmatiques
?).
La première réaction officielle du Secrétaire d’Etat américain, Condolezza
Rice, aura été de relever, le 17 Mars 2006, que "cela pourrait être
utile", notant que l’Ambassadeur US en Irak, Zalmay Khalilzad, avait été
autorisé (par elle et par Georges W. Bush) à discuter de l’Irak avec l’Iran
depuis la fin de l’année 2005. Un mois auparavant, elle affirmait devant la
Commission Budgétaire du Sénat, que l’Iran était "la banque centrale du
terrorisme dans le monde", propos réitérés à maintes reprises depuis,
ajoutant le 10 Mars, devant le même Sénat, qu’il n’y avait pas pour les
Etats-Unis de plus grand défi "que celui de l’Iran dont les agissements
mènent à développer un Moyen Orient qui serait à 180 degrés différent du Moyen
Orient que nous voulons voir se développer… Nous n’avons pas de problème avec
le peuple iranien. Nous voulons que le peuple iranien soit libre. Notre
problème est avec le régime iranien".
Le 18 Mars, dès le lendemain de l’appréciation plus que négative de Condolezza
Rice sur l'opportunité d'une prochaine ouverture de négociations avec l’Iran,
Stephen J. Hadley, Conseiller à la Sécurité Nationale à la Maison Blanche,
relevait avec force que Zalmay Khalilzad avait été autorisé à discuter avec les
iraniens uniquement sur leur ingérence en Irak et sur le fait qu’ils apportent
"confort et, dans certains cas, équipement aux terroristes qui tuent des
irakiens et qui tuent des membres des forces de la coalition", et
s’empressait de dénigrer ces négociations, affirmant qu’elles étaient
"simplement un truc des iraniens pour tenter de détourner la pression
qu’ils ressentent à New York". Hadley suggérait de plus qu’il n’était
aucun besoin de négocier avec l’Iran puisque "nous discutons en permanence
: nous faisons des déclarations et ils font des déclarations".
Le même jour, Scott McClellan, attaché de presse de la Maison Blanche,
insistait sur le fait que les négociations resteraient cantonnées à la
situation en Irak et ne concerneraient pas le programme nucléaire iranien
tandis qu’un officiel US de haut niveau, discutant avec des journalistes sous
le sceau de l’anonymat, traitait l’offre iranienne de "coup", ajoutant
que Washington ne participerait à ces discussions que pour éviter les critiques
affirmant que les Etats-Unis ne font pas tout ce qu’ils peuvent pour éviter les
sanglantes confrontations entres irakiens. Un autre officiel de la Maison
Blanche poursuivait au même moment d’autres journalistes pour leur affirmer que
l’offre iranienne était "de la réclame" et Zalmay Khalilzad déclarait
au journal Le Monde "Nous sommes prêts à parler avec tous les voisins de
l'Irak, l'Iran inclus. Mais, soyons clairs, il ne s'agit pas de négocier
l'avenir de l'Irak avec eux. Nous avons quelques soucis concernant la politique
qu'ils mènent et le rôle qu'ils entendent jouer en ce qui concerne l'Irak. Nous
allons en parler avec eux, nous sommes ouverts à une discussion sur toutes les
questions à propos de ce pays. Ils ont les leurs, nous avons les nôtres, nous
en parlerons. Vous savez, ce n'est pas la première fois que je fais cela avec
les Iraniens, ce n'est pas nouveau pour moi" (voir Négociations USA-Iran : Trop tard pour les pragmatiques
?).
Le parti réformateur de Mohammad Khatami appelait le 20 Mars 2006, à un "gel"
du programme nucléaire et à un "dialogue" avec les Etats-Unis. Le même jour,
Georges W. Bush confirmait son accord pour des négociations en les limitant au
seul cadre irakien, excluant ainsi, de facto, toutes possibilités de
négociations directes entre Téhéran et Washington sur le programme nucléaire
iranien, sur la guerre contre le terrorisme et sur la sécurité du
Moyen-Orient.
Depuis 2003, l'extrémisme de Washington n'a cessé de renforcer l'extrémisme de
Téhéran qui n'a cessé lui même de renforcer l'extrémisme de Washington et la
montée continue des tensions marque tragiquement les renoncements des occasions
définitivement perdues par l'administration Bush et son obstination à refuser
toute négociation directe avec l'Iran.
Aujourd'hui, cependant, les extrémistes de Téhéran voient de nouveau l'ex-Président
Mohammad Khatami comme une menace et la possibilité que les réformistes
reviennent au pouvoir semble attiser de plus en plus la peur de l'entourage du
Président Mahmoud Ahmadinejad à quelque mois des prochaines élections au
Parlement prévues pour Mars 2008 (les prochaines élections présidentielles
sont, elles, prévues en 2009). Ali Akbar Rafsandjani, le "conservateur modéré"
qui pourrait soutenir les réformistes, a récemment consolidé
ses pouvoirs en gagnant les élections à la tête de l'Assemblée des Experts.
La démission surprise d'Ali Larijani de ses fonctions de négociateur du dossier
nucléaire, immédiatement réintégré comme conseil du "guide suprême",
l’Ayatollah Ali Khamenei, témoigne enfin de la persistance d'âpres luttes de pouvoir entre le "guide suprême" et le Président
Mahmoud Ahmadinejad et pourrait signifier l'affaiblissement définitif de ce
dernier. Il faut d'ailleurs noter la relation évidente entre la visite de
Vladimir Poutine, qui semble inviter fermement le pouvoir iranien au compromis
tout en essayant de maintenir les "durs" de Washington et de Paris à distance,
avec la démission d'Ali Larijani.
A Washington, la récente victoire des Démocrates au Congrès aurait pu ouvrir la
brèche du changement stratégique majeur prôné par le rapport Baker (Irak Study
Group) qui préconisait notamment un début de retrait majeur des troupes
américaines d’Irak dès 2007 et l’ouverture de négociations avec l’Iran et la
Syrie (voir Etats-Unis : la période de tous les dangers ?). Après le
refus de Georges W. Bush d'appliquer le rapport Baker, la victoire attendue des
Démocrates à l'élection Présidentielle de 2008 pourrait changer radicalement,
s'il en est encore temps, la stratégie américaine au Moyen-Orient. Beaucoup de
responsables politiques, aux Etats-Unis, pensent aujourd'hui qu'un tel
revirement stratégique pourrait totalement changer les rapports de force à
Téhéran, au profit des conservateurs pragmatiques et des réformistes.
Mohammed El Baradei, lui même, directeur général de l'Agence Internationale de
l'Energie Atomique (IAEA) et qui est à ce titre celui qui connaît sans doute le
mieux les jeux et enjeux du dossier nucléaire iranien, affirme et ré-affirme qu'il n'existe actuellement aucune preuve d'un
quelconque programme nucléaire militaire iranien. Il martèle aussi que la
montée des tensions et les menaces américaines ne font que jeter "de
l'huile sur le feu" alors qu'il reste, selon lui, du temps et de l'espoir
pour la négociation.
La France a donc sans doute choisi le pire moment pour sembler rejoindre et
renforcer, sans gloire et sans aucune pression nouvelle sur Téhéran (où sont
nos porte-avions ?), le clan des extrémistes de Washington au lieu d'affirmer
encore son indépendance, de tenter de convaincre l'ami américain de changer ses
obstinations qui ne font que renforcer les extrêmes à Téhéran, et de pousser à
de nouvelles opportunités de dialogue direct. Plus qu'une erreur, c'est une
véritable faute.
Jean-Philippe Miginiac
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