
Analyse 03/09/08 - L'Europe ébahie voit naître un nouveau monde !
par Jean-Philippe Miginiac - Strategic-Road.com Analysis 03/09/08
Il faut s'affranchir d'urgence de la propagande des commentaires.
Nous ne sommes pas dans un conflit idéologique et nous n'assistons donc pas au
retour de la guerre froide et du glacis de l'empire soviétique. Il existe
dorénavant deux grandes puissances, les Etats-Unis et la Russie, qui ont montré
leur volonté de s'affranchir au besoin du droit international et d'utiliser la
force pour défendre ou pour poursuivre leurs intérêts mais on aurait tort de
croire que l'intervention russe en Géorgie procède d'un vieux réflexe
soviétique. Au contraire, nous assistons à une intervention délibérée et
soigneusement envisagée par avance. Nous sommes les témoins stupéfaits d'un
bouleversement des rapports de force, d'une rupture géostratégique majeure et
de l'accouchement d'un nouveau monde.
Aucun commentateur ne l'aura relevé mais la première clé du conflit
russo-georgien est entièrement inscrite dans la déclaration faite par le
Président Dimitri Medvedev devant son Conseil de Sécurité le 8 Août, le jour
même de l'assaut militaire géorgien contre l'Ossétie du Sud : " La Russie a
toujours été et restera toujours le garant de la sécurité du Caucase
".
La Russie est en effet l'acteur majeur du Caucase depuis Pierre le
Grand et la domination russe a dessiné la configuration générale de la région,
privilégiant l'axe Nord-Sud via l'Arménie et l'Iran.
Mais depuis la chute de l'empire soviétique, l'occident veut imposer
un axe est-ouest par lequel transiteraient, via le Caucase et la mer Noire, les
richesses énergétiques et minérales en provenance de l'Asie Centrale et de la
Caspienne et destinées à l'Europe et potentiellement aux Etats-Unis, richesses
qui transitaient jusqu'alors via le territoire russe.
Washington veut notamment accroître ses sources d'approvisionnement
en hydrocarbures grâce au désenclavement des productions de la Caspienne et
privilégie officiellement des routes multiples pour les pipelines à partir de
l'Azerbaïdjan, du Kazakhstan et du Turkménistan, favorisant surtout les projets
de désenclavement suivant l'axe est-ouest, c'est à dire évitant à la fois le
territoire russe et celui de l'Iran.
La politique américaine en Caspienne est d'abord stratégique. Elle
vise à assurer l'influence prépondérante des Etats-Unis dans la zone et à
prévenir l'émergence d'un nouvel empire russe en Eurasie. Washington veut donc
promouvoir le développement d'une Asie centrale détachée de l'influence
exclusive de la Russie et aussi de celle potentielle de l'Iran.
Washington veut de plus s'offrir la possibilité de positionner des
moyens politiques et militaires propres à fermer l'axe russe vers le Sud et le
Moyen-Orient (d'où la volonté américaine d'intégrer la Géorgie dans l'OTAN) et
la stratégie américaine heurte donc de plein fouet la stratégie de la Russie
qui veut, quant à elle, conserver un contrôle sur les flux énergétiques
eurasiatiques, garder un accès vers le Sud et établir, en mer Noire, en
Caspienne et en Asie Centrale, une ceinture de protection d'états amis autour
de la Russie.

Medvedev, encore, délivre une autre clé le 31 Août dans une interview à
trois chaînes de télévision russes : " La Russie ne peut accepter un
système mondial où les décisions sont prises par les seuls Etats-Unis
".
En d'autres termes, l'ordre unipolaire a vécu et la Russie est
aujourd'hui déterminée à s'affirmer comme puissance première d'un ordre
multipolaire nouveau. Et il ne s'agit plus là d'un discours, comme celui
délivré par Vladimir Poutine à la Conférence de Munich sur la sécurité en
Février 2007, accusant les États-Unis et leurs alliés de vouloir imposer une
vision unipolaire du monde qui ne ferait qu'attiser les conflits. Aujourd'hui,
la Russie montre de facto, et par la force, qu'elle n'accepte pas, qu'elle
n'acceptera plus une expansion de l'OTAN toujours plus à l'Est et qu'elle
s'opposera donc par la force au diktat américain (et à la présence de l'Otan)
en Géorgie.
La détermination moscovite, tranquillement préparée, affirmée et
poursuivie chaque jour de la crise sur le terrain et dans l'espace de
communication, nous délivre une dernière clé qui éclaire la stratégie russe et
illumine un peu plus l'échec et la décadence américaine :
- Moscou a minutieusement anticipé, voire un peu provoqué, la folie
de Tbilissi lançant l'assaut contre sa province infidèle avec l'assentiment
imbécile de ses parrains occidentaux et les chars russes se sont immédiatement
précipités dans l'opportunité ainsi ouverte pour prétendre garantir la paix et
montrer le risque d'une Géorgie déstabilisante au sein de l'espace
occidental.
- Moscou a exploité, jusqu'à la limite extrême de la rupture, le
flou de l'accord de paix signé sous l'égide de Nicolas Sarkozy pour bien
signifier sa détermination et montrer que le point de non-retour était bien
dépassé. N'intervenez pas car nous ne cèderons pas !
- Moscou a bloqué toutes possibilités de condamnation par le Conseil
de Sécurité des Nations Unies (droit de veto) et porté très vite des menaces de
ruptures contre l'Europe (flux énergétiques) et contre l'OTAN (facilité de
transit vers l'Afghanistan) pour bien marquer quels pourraient être les prix de
la résistance occidentale.
- Moscou a clairement signifié que tous les pipelines construits
dans la région en dehors de l'espace russe étaient maintenant à portée de ses
armes, accroissant ainsi drastiquement le risque des investisseurs (Tbilissi
accuse Moscou d'avoir bombardé durant le conflit deux principaux oléoducs en
Géorgie: Bakou-Tbilissi-Ceyhan et Bakou-Soupsa, ainsi que le gazoduc du Caucase
Sud, qui transporte du gaz vers la Turquie). Le choc géostratégique est majeur
pour l'environnement sécuritaire de tous les investissements internationaux
dans la région et les Etats-Unis craignent déjà que l'Azerbaïdjan ne commence à
transporter ses ressources énergétiques à travers la Russie au lieu de la
Géorgie (Début juin, le géant gazier russe Gazprom a proposé d'acheter à
l'Azerbaïdjan des volumes de gaz importants "aux prix du marché" et
lors de sa visite à Bakou en juillet, le président russe Dimitri Medvedev a
estimé qu'il y avait "des perspectives" de coopération entre Moscou et
Bakou dans le domaine des hydrocarbures).
- Moscou a reconnu les indépendances ossètes et abkhases au risque
de provoquer une déstabilisation accrue du Nord-Caucase, déjà sous son contrôle
mais marqué par de graves tensions ethnico-politiques. La Russie a ainsi montré
qu'elle exclut tout recul, que la crise géorgienne ne peut plus être soldée par
un retour aux équilibres précédent et que Moscou entend rester dans l'avenir,
quel qu'en soit le prix, la puissance régionale déterminante pour le contrôle
de l'ensemble du Caucase et de la Caspienne.
- Washington, affaibli par sa campagne présidentielle en cours,
toujours drogué par ses illusions d'hégémonie absolue, incapable de tirer les
leçons de ses échecs et irrémédiablement discrédité par les spectres de l'Irak,
de Guantanamo, d'Abou Ghraib et des prisons secrètes de la CIA, peine à porter
ses accusations contre " l'immoralité " de l'ours "
soviétique " et sa condamnation de l'oukase russe rencontre peu d'écho
dans le vaste monde.
- Washington, à bout de forces économiques, englué militairement en
Irak, en Afghanistan, peut-être d'ici peu en Iran, et sans doute
inéluctablement au Pakistan, ne peut supporter une guerre de plus. Le syndrome
d'échec a en outre divisé profondément pouvoir politique et encadrement
militaire et il suffit d'entendre le silence étourdissant du Pentagone dans la
crise actuelle pour mesurer le KO américain.
Pour mesurer l'extraordinaire de cette situation nouvelle, il faut
se souvenir qu'une des premières destinations de Donald Rumsfeld, après le 11
Septembre 2001, fut la Georgie et que ce voyage fut suivi, début 2002, d'un
déploiement significatif de forces spéciales. La stratégie américaine était
alors clairement d'utiliser la " guerre contre la terreur " pour bâtir
les infrastructures militaires du " Nouveau siècle américain " en mer
Noire, en Caspienne et en Asie Centrale. Les protestations russes d'alors,
pliant sous le joug et la supériorité américaine conquérante, avaient été
totalement inaudibles.
Il faut entendre aujourd'hui Dmitri Rogozine, Ambassadeur russe à
l'OTAN, qualifier le rôle de George W. Bush dans l'affaire du BMDE (bouclier
anti-missile américain installé en Pologne et en République tchèque) : " Je
pense que le président américain George W. Bush ne comprend même pas ce qu'on
lui a "refilé". Il ne s'agit en fait que des ambitions du complexe
militaro-industriel convoitant de grosses commandes."
Il faut entendre, aujourd'hui, Nurusultan Nazarbayev, le Président
du Kazakhstan, croulant pendant des années sous les millions de dollars de
Washington et qui était reçu en grande pompe à la Maison Blanche en Septembre
2006, assurer Vladimir Poutine de son soutien dans la crise géorgienne lors du
sommet de l'Organisation de Coopération de Shanghaï (SCO) qui vient de se tenir
à Douchanbé, capitale du Tadjikistan, le communiqué final du sommet assurant en
outre Moscou du soutien de l'ensemble des membres du SCO (Chine, Russie,
Kazakhstan, Kyrgyzstan, Tajikistan et Uzbekistan) quant au " rôle actif de
la Russie pour la paix et la coopération dans la région " (curieusement la
plupart des médias occidentaux ont relevé un échec russe à Douchanbé parce que
les membres du SCO n'ont pas reconnu les indépendances ossètes et
abkhases).
Il faut voir enfin, pour mesurer la rupture totale du rapport de
force, l'aisance et la décontraction de Vladimir Poutine, interviewé le 27 Août
sur CNN, accusant les américains d'être derrière l'attaque géorgienne contre
l'Ossétie du Sud pour favoriser la candidature McCain tout en appelant
l'intervieweur de CNN par son prénom et en rappelant sa rencontre avec George
W. Bush, aussi désigné par son prénom, aux JO de Pékin. Deux jours plus tard,
Vladimir Poutine confirmait sa version sur une chaîne de télévision allemande,
ajoutant que des conseillers US avaient participé à l'attaque géorgienne.
Aujourd'hui, ce sont les dénégations américaines qui restent complètement
inaudibles dans les médias.
Et l'Europe ? Plus que jamais divisée et en pleine crise de
schizophrénie, elle a encore une fois démontré que, géant économique, elle n'en
demeure pas moins nain politique et militaire, incapable de répondre aux défis
des guerres proactives pour l'énergie (hier l'Irak, aujourd'hui la Géorgie,
demain l'Iran ?) ! Porteuse (trop vite ?) d'un accord de paix qui oublie la
garantie des frontières géorgiennes et accorde à la Russie des arrangements de
sécurité qui ne dépendent que de son bon vouloir, elle se réfugie, tremblante,
dans les bras américains dès que Vladimir Poutine hausse le ton et ordonne à
ses chars de parader à quarante kilomètres de Tbilisi pour saluer la visite de
Condoleeza Rice. La question posée est pourtant maintenant la suivante :
l'Europe doit-elle poursuivre l'utopie purement atlantiste dans les bras d'un
ami américain aujourd'hui épuisé et discrédité pour constater, demain, que ses
livraisons énergétiques sont toutes entières à la merci du bon vouloir russe,
ou l'Europe doit-elle enfin considérer et affirmer avec force, y compris en
moyens militaires communs et en politique de défense intégrée, ses intérêts
propres et son propre équilibre géostratégique entre Ouest et Est ? Dans le
Caucase, intérêts russes et européens mériteraient peut-être alors d'être pris
en compte à égalité dans le partenariat stratégique en suspension, au risque de
primer sur l'intérêt de l'imperium américain. Il ne s'agit pas de rompre avec
nos amis de Washington mais, comme vient de le déclarer Dominique de Villepin,
" il y a quelque chose à inventer entre l'Union Européenne et la
Russie ".
Jean-Philippe Miginiac
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