Le menton en avant, notre Président de la République a donc dit son fait à
Barack Obama : Je soutiens votre main tendue à l'Iran mais vos propositions de
dialogue n'ont rien apporté à la communauté internationale ! Et, selon un texte
distribué à la presse par l'Elysée, la France préconise donc de prendre des
sanctions massives dans les domaines financier et énergétique avant la fin de
l'année si l'Iran n'a pas changé de politique en matière d'armement nucléaire
car, toujours selon l'Elysée, l'Iran accumulerait les centrifugeuses et
l'uranium enrichi, développerait son arsenal balistique qui menacerait déjà
l'Europe, y compris la Russie, et l'Iran menacerait de rayer de la carte un
Etat membre des Nations unies tout en niant l'Holocauste, en allusion à Israël
!
Bigre ! Sacrebleu ! Pour notre Président de la République, donc, la France (300
têtes nucléaires), la Russie (encore plusieurs milliers de têtes nucléaires) et
Israel (200 têtes nucléaires) seraient menacés par les armes nucléaires d'un
pays qui ne dispose pourtant pas encore de la moindre petite bombinette
nucléaire !
Pour étayer de telles affirmations, notre Président de la République a
certainement des éléments de renseignement en sa possession, éléments de
renseignement encore inconnus des experts ! Et il ne peut évidemment s'agir de
cette pseudo révélation d'un nouveau site nucléaire iranien, précédemment
déclaré à l'AIEA par l'Iran, et connu de longue date par les services de
renseignement : "Nous savions depuis plusieurs années" ont souligné
vendredi Américains et Français en révélant soudain l’existence du nouveau site
clandestin iranien. Le coup de com est raté et les Iraniens ont beau jeu de
dire qu’ils ont été les premiers à révéler ce que les services occidentaux
savaient et gardaient caché depuis des années.
Les services de renseignement français ont-ils des éléments qui démentent les
dernières estimations américaines ? En Février dernier, en effet, Dennis Blair,
Directeur du Renseignement National américain et à ce titre grand chef des
services de renseignement, estimait dans un rapport écrit au Comité spécialisé
sur le renseignement du Sénat américain que l'Iran ne serait pas capable de
produire assez d'uranium hautement enrichi pour produire une première bombe
atomique avant 2013. Et Dennis Blair d'insister sur le fait que l'estimation de
ses services ne signifiait en rien que l'Iran avait déjà pris la décision
politique de produire de l'uranium hautement enrichi mais qu'elle voulait
simplement indiquer que l'Iran aurait en 2013 la capacité fonctionnelle de
produire de l'uranium hautement enrichi si elle en prenait la décision
politique. Et Dennis Blair d'ajouter encore, pour bien se faire comprendre,
qu'il n'est en possession d'aucune preuve qui indiquerait que l'Iran ait déjà
pris la décision de produire de l'uranium hautement enrichi, et que ses experts
évaluent qu'il est peu probable que l'Iran prenne une telle décision pendant
que la surveillance internationale et les pressions persistent.
La presse française a beau, en effet, pour accompagner et justifier les
rodomontades de notre Président de la République, multiplier les citations sur
les tonnages d'uranium enrichi déjà produits par l'Iran. Elle devrait cependant
expliquer à ses lecteurs que ces tonnages d'uranium cités ne sont actuellement
enrichi qu'à 3,5%, grade nécessaire à un usage civil, que, pour produire une
bombe atomique, il est nécessaire de disposer d'uranium enrichi à au moins 90%
et que l'Iran est encore très loin d'être capable d'enrichir de l'uranium à
90%.
Autres estimations américaines, d'après Newsweek (16 Septembre 2009), les
services de renseignement américains auraient aussi, et de nouveau, confirmé à
la Maison Blanche que les iraniens n'auraient toujours pas repris les
développements d'une arme nucléaire abandonnés en 2003. Cette estimation rendue
publique en Novembre 2007 (NIE 2007) avait été vivement critiquée par la ligne
dure des néoconservateurs américains et israéliens qui y voyaient un refus de
constater les efforts de l'Iran pour produire de l'uranium hautement enrichi.
Beaucoup d'experts américains et européens de la contre prolifération pensent
cependant également que, si l'Iran a déjà produit assez d'uranium faiblement
enrichi pour servir de base à un enrichissement ultérieur de grade militaire,
le processus menant à de l'uranium hautement enrichi est particulièrement ardu
et compliqué techniquement et qu'il faudra à l'Iran plusieurs années avant d'y
parvenir.
Il existe cependant d'autres estimations que celles des services de
renseignements américains. L'ancien inspecteur des Nations Unies, l'expert
David Albright, déclarait il y a peu que les estimations du gouvernement
américain faisaient débat et, selon les services de renseignement allemands,
des travaux de développement d'une arme nucléaire pourraient être observés en
Iran, même après 2003, au travers d'achats suspects d'équipements pouvant
servir au développement d'une telle arme. En Israel, Meir Dagan, le patron du
Mossad, déclarait en Juin dernier que l'Iran serait capable de lancer une
première bombe atomique en 2014 et, plus récemment, John Bolton, l'ancien
ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'ONU, bien connu pour son extrémisme
néoconservateur et ses liens avec Israel, estimait que l'Iran disposerait d'une
telle arme dans les six ou huit mois ! John Bolton voulait ainsi justifier un
article qui venait de paraître le 3 Août dernier dans le Times (Iran is ready
to build an N-bomb - it is just waiting for the Ayatollah's order, The Times
August 3, 2009) mais dont le journal israélien Haaretz avait vite remarqué
qu'il était écrit en des termes identiques à ceux employés par le patron de la
Brigade de Recherche du Renseignement Militaire israélien et que le timing de
l'article indiquait que quelqu'un, dans les milieux militaires israéliens,
voulait ainsi faire une déclaration explicite dans les médias ! Enfin, le 30
Août dernier, le ministre israélien des affaires étrangères,
l'ultranationaliste Avigdor Lieberman, accusait l'IAEA de cacher les
informations en sa possession concernant le programme nucléaire militaire de
l'Iran.
Nicolas Sarkozy partage t-il la paranoïa des dirigeants israéliens actuels qui
pourrait amener une intervention israélienne après l'ultimatum de Décembre et
un bombardement des installations nucléaires iraniennes ? Va t-on envoyer notre
unique porte-avion nucléaire attaquer l'Iran et ses 70 millions d'habitants ?
Il faut certes empêcher l'Iran de se doter d'armes nucléaires, il faut aussi
empêcher Israël de mettre le feu au moyen-Orient et l'administration américaine
semble, heureusement, beaucoup plus réfléchie que notre va-t-en-guerre
national.
Déjà, au mois de mai dernier, Rose Gottemoeller, déléguée de l'Administration
Obama à une session préparatoire pour la conférence mondiale sur le Traité de
Non Prolifération nucléaire qui se tiendra en mai 2010 à New York, rappelait
que l'adhésion au Traité de Non Prolifération nucléaire de l'Inde,
d'Israël, du Pakistan et de la Corée du Nord "demeurait un
objectif fondamental des Etats-Unis".
La secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton s'est félicitée samedi à New
York de la décision iranienne d'autoriser l'Agence internationale de l'énergie
atomique (AIEA) à inspecter son nouveau site d'enrichissement d'uranium.
"Toute décision de l'Iran de se conformer aux règles et régulations
internationales, et particulièrement celles concernant l'AIEA, est toujours
bienvenue", a dit Mme Clinton à des journalistes. Le Secrétaire d'Etat
américain à la Défense, Robert gates, a quant à lui déclaré qu'il estimait que
l’Iran voulait une arme nucléaire mais n’en avait pas encore pris la
décision.
Un officiel de l'administration américaine insistait il y a peu sur le fait
qu'il n'y avait pas de désaccord significatif entre les agences de
renseignements et les experts américains et que ceci encourageait les efforts
de la Maison Blanche à continuer d'essayer d'engager un dialogue diplomatique
avec l'Iran, incluant des discussions sur ses ambitions nucléaires. Au sommet
du G20 de Pittsburgh, le Président américain a refusé d'écarter l'option
militaire tout en continuant à privilégier la diplomatie face à l'Iran alors
que lui et ses partenaires britannique et français venaient d'accuser Téhéran
d'avoir développé un site nucléaire secret. Au cours de son allocution
hebdomadaire, il a exhorté à nouveau Téhéran à coopérer pleinement avec l'AIEA
sur le dossier nucléaire et à donner la preuve de ses "intentions
pacifiques". "Mon offre d'un dialogue sérieux et significatif pour
résoudre ce problème tient toujours", a-t-il déclaré. "Mais l'Iran
doit maintenant coopérer pleinement avec l'Agence internationale de l'énergie
atomique et agir pour faire la preuve de ses intentions pacifiques".
"Les dirigeants iraniens doivent désormais choisir: il peuvent assumer
leurs responsabilités et parvenir à s'intégrer dans la communauté des nations.
Ou bien ils seront confrontés à une isolation et une pression croissantes, et
refuseront cette occasion à leur propre peuple".
En Octobre 2007, Dominique de Villepin expliquait sa position sur l'Iran dans
l'émission Ripostes. En quelques mots, tout était dit de l'impasse des
négociations sur le nucléaire iranien, de la responsabilité de l'administration
Bush et de la montée des tensions dans laquelle la France semblait déjà se
livrer pieds et poings liés au moment où Nicolas Sarkozy rendait visite à
George W. Bush à Washington (Lire : Iran : Il faut écouter et ré-écouter
Dominique de Villepin : http://www.strategic-road.com/pays/analysis/281007_iran_ecouter_villepin.htm
).
Dominique de Villepin vient de rappeler sa position, autrement plus réfléchie
que celle de notre Président de la République, sur son site http://www.clubvillepin.fr/ :
"Le durcissement n'est pas une solution. Nous devons offrir une perspective
au peuple et aux dirigeants iraniens, nous devons offrir une alternative à la
politique dans laquelle s'enferment les autorités de Téhéran et qui permette
d'améliorer le sort des iraniens. Le rôle de la France n'est pas de faire la
leçon, c'est bien sur de rappeler des principes mais ce n'est pas de se situer
à la pointe des pays les plus durs vis à vis de l'Iran. Le rôle de la France,
son rôle historique, sa mission de peuple ami de l'Iran, c'est bien de faire
les propositions, de proposer, parfois avec beaucoup de discrétion, la
diplomatie c'est aussi l'art de faire passer des messages sans toujours taper
du poing sur la table, avec conviction, avec amitié, pour être utile à la
communauté internationale. Ce rôle là c'est le rôle de la France et je crois
qu'aucun autre pays dans le monde n'est mieux placé que la France pour
débloquer la situation, pour faire comprendre aux autorités iraniennes
qu'aujourd'hui leur intérêt c'est d'avancer pour répondre à la pression qui
s'exprime en Iran et qui doit conduire ce pays à s'ouvrir. Oui, que l'Iran
renonce, que nous ayons un temps de latence qui permette aux iraniens de
constater tout le bénéfice qu'ils peuvent tirer de l'ouverture, et je crois
qu'alors la France aura changé la donne, et je crois que c'est sa
mission".
Avant de faire son show devant l'ONU, notre Président de la République aurait
été bien inspiré d'appeler Dominique de Villepin à le conseiller sur l'Iran
!