La débâcle de George W. Bush aux élections de Mid-Term devrait, en toute
bonne logique démocratique, le convaincre de changer le cap de sa stratégie et
de sa politique étrangère. Le peuple américain a en effet mis la guerre en Irak
au cœur des justifications de son vote pour signifier à son Président qu’il
entendait que soit notamment donnée une nouvelle direction à la stratégie qui
lie guerre d’Irak, guerre contre la terreur et invocations de l’ " axe du mal
".
La détermination de la majorité du peuple américain semble ainsi entièrement
inscrite dans la formule employée à dessein par Christopher Preble, directeur
des études diplomatiques au Cato Institute, qui reprend en l’inversant la
détermination préalablement affichée par le Président : " Il n’est plus
possible de garder le cap pour Bush, ni stratégiquement, ni politiquement
".
Le nouveau Congrès dispose de moyens importants pour contraindre la Maison
Blanche. Les démocrates tiennent ainsi dorénavant les cordons de la bourse et
peuvent lancer toute commission d’enquête parlementaire " dure " sur des sujets
qui fâchent, tels les mensonges sur les armes de destruction massive, les
dépenses du Pentagone, les marchés de reconstruction et la corruption en Irak,
ou encore l’affaire Palme. Pour affaiblir l’administration Bush et contraindre
le Président, ils pourraient même aller jusqu’à lancer une procédure
d’impeachment.
George W. Bush l’a bien compris qui, reconnaissant sa défaite, a
immédiatement démissionné Donald Rumsfed, Secrétaire à la Défense qui symbolise
plus que tout autre la descente aux enfers des Etats-Unis en Irak, et a annoncé
qu’il souhaitait travailler avec le nouveau Congrès à majorité démocrate.
Robert Gates, le nouveau patron du Pentagone désigné par le Président, a, et ce
n’est sans doute pas une coïncidence, participé aux débats bipartisans sur
l'Irak en tant que membre du Groupe d'étude sur l'Irak (Irak Study
Group) présidé par l'ancien secrétaire d'Etat républicain James Baker et
par le démocrate Lee Hamilton.
L’idée est souvent affichée qu’un compromis pourrait en effet intervenir
autour des conclusions attendues pour Janvier de ce Groupe d’étude bipartisan
installé par le Congrès avec l’accord de la Maison Blanche, et dont il se dit
avec insistance qu’il pourrait préconiser un certain retrait d’Irak, une
conférence régionale incluant Syrie et Iran, et un découpage de-facto de l’Irak
selon ses composantes sectaires. Joseph Biden, qui va certainement occuper le
poste très influent de Président du Foreign Affairs Committee du Sénat estime
que le groupe Baker permettra de faire évoluer la stratégie américaine et que
George W. Bush acceptera d’autant plus ses propositions qu’elles ne viendront
pas des seuls démocrates. Nancy Pelosi, qui va devenir la présidente speaker de
la Chambre des représentants et le troisième personnage des Etats-Unis, a déjà
fait savoir que les démocrates ne sabreraient pas dans les crédits de guerre
pour faire pression sur l'exécutif et Zbigniew Brzezinski, ex-conseiller à la
sécurité de Jimmy Carter, s'est quant à lui félicité de la nomination de Robert
Gates au Pentagone.
La nomination de Robert Gates pourrait traduire, d’ailleurs, une reprise en
main, voire un dictat, de l’entourage du père de George W. Bush, l’ex-Président
George H.W. Bush. Robert Gates a été le bras droit, au Conseil National de
Sécurité, de Brent Scowcroft, adversaire de l’invasion de l’Irak, et a fait
partie d’une task force du Council on Foreign Relations qui a recommandé
l’ouverture de pourparlers directs avec l’Iran. Brent Scowcroft travaillait
pour le père de George W. Bush quand il était Président tout comme James Baker
qui en était le Secrétaire d’Etat.
Flexibilité ? Le vrai signe en aurait été les départs conjoints du
Vice-Président Dick Cheney et de Donald Rumsfeld. Croire en effet que, les
démocrates tenant le Congrès et Bush père tenant son fils, la stratégie et la
politique moyen-orientale de Georges W. Bush vont radicalement " changer de
direction " est encore totalement hypothétique. Georges W. Bush l’a d’ailleurs
immédiatement réaffirmé, il n’est pas question pour lui que les Etats-Unis se
retirent d’Irak avant la " victoire " et Dick Cheney, immédiatement re-confirmé
à son poste par le Président, avait déjà lancé, quelques jours avant les
élection, un tonitruant " En avant à pleine vitesse… Nous avons la bonne
stratégie… " ajoutant : " On ne peut pas construire une politique de
sécurité nationale sur la base [des élections]… Ce n’est peut-être pas
populaire [mais] cela n’a pas d’importance dans la conscience que nous avons de
continuer notre mission et de faire ce que nous pensons être juste ".
La Secrétaire d’Etat, Condoleezza Rice, s’est elle même exprimée sur l’Irak
au lendemain des élections : " Les électeurs américains ont clairement voté
pour un changement, comme le Président l’a dit… Ils n’ont pas voté pour quelque
chose de moins qu’un succès en Irak… L’engagement américain aux objectifs qui
nous ont fait prendre l’Irak reste absolument ferme et c’est ce qui est
important… Les Etats-Unis se retireront certainement quand les objectifs qui
nous ont fait prendre l’Irak [seront atteints], parce que c’est trop important
pour notre propre sécurité. L’Irak doit être un succès pour que l’Amérique soit
sécurisée. Et nous maintiendrons cette direction ".
Les démocrates en tant que tels n’ont par ailleurs encore proposé aucune
stratégie nouvelle et aucune sortie de crise en Irak. Ils sont en effet
eux-mêmes profondément divisés entre ceux, anti-guerre, qui envisagent un
retrait rapide des troupes américaines piégées en Irak et ceux, plus ou moins
néo-conservateurs bien que démocrates, qui soutenaient sans défaillir la
stratégie présidentielle. Le poids de ces derniers est tout sauf négligeable, à
l’image des 30 représentants de la " coalition des chiens bleus ", fondée en
1994, qui se positionnent très à droite sur l’échiquier du parti démocrate.
Côté républicains, l’imbroglio est devenu total avec la révélation surprise,
sur le site du journal Vanity Fair, des opinions actuelles de certains parmi
les plus éminents des néo-conservateurs : Richard Perle, Kenneth Aldeman, David
Frum, Frank Gaffney, Michael Leeden, etc… qui étaient, hier, les plus enragés
et les plus engagés en faveur des stratégies de guerres préemptives et surtout
en faveur de l’invasion de l’Irak. Les mêmes cèdent aujourd’hui, semble t-il, à
la panique devant de possibles convocations devant les commissions du Congrès
en affirmant juste avant les élections qu’ils n’auraient pas soutenu la guerre
si ils avaient su où " une des équipes les plus incompétentes d’un
après-guerre " mènerait les Etats-Unis. Le Président lui-même est
directement visé par David Frum qui a pourtant rédigé certains de ses discours
: " Si le président dit les mots, il ne saisit tout simplement pas les
idées ".
Côté républicains, encore, l’échec des tentatives de compromis était déjà
patent avant les élections avec l’incapacité des plus pragmatiques à faire
changer la politique de George W. Bush. Ainsi le très puissant Président du
Senate Armed Service Committee, John Warner, avait-il déclaré clairement que la
politique irakienne actuelle ne fonctionnait pas et qu’il fallait en changer,
sans réussir pourtant à ébranler la détermination d’un George W. Bush certain
de la " victoire ". Obstination ? Bob Woodward n’écrit-il pas, dans son dernier
livre " State of Denial ", que le Président aurait déclaré que, même
s’il n’était plus soutenu que par sa femme, Laura, et par son chien, Barney, il
ne changerait pas de direction sur l’Irak !
Le nouveau Congrès dominé par les démocrates n’entrera en fonction qu’au
mois de Janvier 2007 et, d’ici là, Georges W. Bush gardera, avec ses amis
républicains, une confortable maîtrise de tout acte législatif et du travail
des commissions qui divergeraient par trop de sa propre volonté. Quand le
nouveau Congrès entrera en fonction, il disposera encore du droit de veto
présidentiel et de " l’executive order " qui lui permet de passer
outre le Congrès. Il restera aussi, comme Président, l’arbitre-en-chef de la
politique étrangère et de la politique de sécurité nationale et le
commandant-en-chef des forces armées.
Une politique d’opposition systématique du nouveau Congrès, utilisant tous
ses pouvoirs d’investigations, de citation, d’interrogation et de contrôle
direct de l’administration Bush, pourrait d’ailleurs se révéler, comme toute
tentative d’impeachment, plus contre-productive que vraiment utile aux intérêts
de la nouvelle majorité du Congrès dans une période où démocrates comme
républicains vont se focaliser sur la prochaine échéance présidentielle en
évitant soigneusement tout risque de discrédit auprès des électeurs.
C’est d’ailleurs ce que laissait entendre au lendemain des élection Robert
Kagan, du Carnegie Endowment, qui relevait que pour ce qui concerne la
politique étrangère, " le scénario préféré des européens – un Bush entravé
– est moins probable que son alternative – un Bush libéré. Le Président
Bush n’a pas le souci d’être élu en 2008 et va apparaître comme ne pensant plus
qu’à sa place dans l’histoire. Cela peut l’amener à agir dans la voie que
souhaitent les européens, une diplomatie multilatérale vigoureuse sur l’Iran et
la Corée du Nord. Mais il peut aussi aller dans une direction qu’ils trouveront
inquiétante si cette diplomatie échoue ".
Flexibilité ? Obstination ? L’ancien Chancelier allemand Gerhard Schröder,
dans les bonnes pages déjà diffusées de son autobiographie, rappelait il y a
peu combien il avait été frappé, lors de ses entretiens avec George W. Bush, de
ce que le Président américain affirmait se situer en permanence en symbiose
avec une instance divine et semblait ne prendre ses décisions politiques
qu’après discussion avec Dieu. Le problème pourrait donc être juste de savoir
quelles sont aujourd’hui, entre flexibilité et obstination, les intentions
divines !
George W. Bush l’a déjà dit, il ne laissera pas l’Iran au prochain Président
des Etats-Unis et solutionnera le problème iranien avant de quitter la
présidence. La période à venir pourrait donc s’avérer être celle de tous les
dangers avec un Président des Etats-Unis peut-être de plus en plus isolé de la
scène politique américaine, toujours persuadé que sa propre intelligence, en
symbiose avec celle de Dieu, dépasse celle de tous les experts réunis et
n’ayant plus d’autres objectifs que celui de prouver, y compris à son père,
qu’il est bien infaillible !
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