"Collision course" !
L’avertissement est venu du Département d’Etat américain, à mots directs, en
prélude à la visite à la Maison Blanche que devait effectuer le 7 Septembre le
President Chinois Hu Jintao. Et le Secrétaire d’Etat adjoint, Robert Zoellick,
d’ajouter qu’il était peu probable que Pékin puisse garantir sa sécurité
énergétique auprès de pays que Washington considère comme gênants
" parce que vous ne pouvez pas verrouiller des ressources
énergétiques " dans un marché global.
L’avertissement dénote l’inquiétude et l’irritation croissante de Washington à
voir la Chine (et l’Inde) tenter de monopoliser des ressources énergétiques sur
le marché mondial en piétinant quelques-unes de ses sphères d’influence et,
trouble voire sacrilège, investir et développer ses approvisionnements dans des
Etats, Iran, Soudan, Venezuela, Cuba, Burma… que les Etats-Unis considèrent (au
minimum) comme hostiles à ses intérêts, voire comme voyous, minant par là les
tentatives des Etats-Unis pour isoler ces Etats.
Soif de pétrole et risques de ruptures
La très forte croissance économique chinoise génère une demande
en hydrocarbures que la production nationale n’est pas à même de fournir et les
importations nettes, qui étaient de 61,91 Millions de tonnes (Mt) en 2002
devraient atteindre au minimum 200 Mt en 2020. En 2010, la moitié des besoins
pétroliers de la Chine dépendra ainsi de ses importations et en 2020, jusqu’à
80% des besoins pétroliers de la Chine dépendront de ses importations.
La tendance récente de la politique énergétique chinoise va dans le sens d’une
libéralisation et d’une intégration plus poussée dans le marché mondial sur
lequel, en théorie du moins, les raffineurs et les consommateurs chinois
devraient obtenir, au prix du marché, tous les hydrocarbures dont ils ont
besoin dans la limite de la production mondiale. La sécurité énergétique est
cependant trop importante aux yeux des dirigeants chinois pour être laissée au
marché ! La vision chinoise de sécurité énergétique est hantée par la
crainte de l’insécurité due à la nouvelle dépendance énergétique de la Chine.
La transition rapide vers une dépendance au pétrole et au gaz importés augmente
la vulnérabilité face aux risques de pénurie et de volatilité des prix, faisant
peser le spectre d’un ralentissement de la croissance et ses conséquences sur
la stabilité sociale fragile du pays. Pour la Chine, enfin, les Etats-Unis ont
lancé une politique sécuritaire unilatérale favorisant le contrôle des
ressources énergétiques et la domination des marchés mondiaux et la stratégie
américaine de containment de la Chine pourrait amener Washington à
couper les approvisionnements énergétiques chinois, notamment en cas de conflit
autour de Taiwan.
Une priorité très nette a, par conséquent, été donnée par les dirigeants
chinois à la sécurité énergétique de l’Empire du Milieu, renforçant la
stratégie de " Going Out " (Zou chu qu) ou
" Going West ", ce pour faire face à quatre inquiétudes
majeures :
- la crainte que des ruptures soudaines d’approvisionnement en pétrole sur le
marché mondial puisse entraîner des carences énergétiques et de soudaines
envolées des prix.
- La vulnérabilité croissante des flux de pétrole provenant de régions
particulièrement instables comme le Golfe Persique, l’Asie Centrale et
l’Afrique.
- La menace de la dominance stratégique des Etats-Unis dans le Golfe Persique
et dans les régions clé des importations chinoises.
- La menace du contrôle total des Etats-Unis sur les voies
d’approvisionnement, particulièrement les voies maritimes, menace qui pourrait
conduire à une interruption des flux en cas de confrontation et notamment en
cas de confrontation sur Taiwan.
Ces inquiétudes ont été fortement aggravées par
l’extension profonde de la puissance des Etats-Unis dans le cadre de la guerre
contre le terrorisme, extension qui a conduit les dirigeants chinois à décider
de la création d’une réserve pétrolière stratégique.
Pour répondre à ces inquiétudes, la Chine a très rapidement, depuis la fin des
années 1990, développé sa stratégie de sécurité énergétique sur plusieurs
fronts pour apparaître aujourd’hui, brutalement, comme un nouvel acteur majeur
du pétrole (et du gaz) mondial, heurtant de plein fouet, globalement et
régionalement, l’omniprésence et la domination américaine.
La Chine a d’abord cherché à renforcer ses relations avec ses fournisseurs,
notamment au Moyen Orient, tout en diversifiant la distribution géographique de
ses approvisionnements de pétrole brut et de ses routes de transport, notamment
en Afrique, en Amérique Latine, en Asie Centrale et en Russie. Développement
des relations bilatérales, " spéciales " et stratégiques,
développement des relations commerciales et investissements croisés dans les
principaux pays exportateurs, intervention agressive des compagnies publiques,
China National Petroleum Corporation (CNPC), China National Offshore Oil
Corporation (CNOOC) et China Petroleum & Chemical Corporation (SINOPEC)
dans des projets de développement de champs pétroliers, dans des projets de
construction de pipelines, dans des projets de construction de raffineries etc…
La stratégie de sécurité énergétique de la Chine est multidimensionnelle et se
déploie aussi bien dans les dimensions diplomatiques et économiques.
Un des éléments clé de la stratégie de sécurité énergétique de la Chine
consiste en outre à ne pas laisser de côté, voire à cibler des pays victimes de
sanctions unilatérales des Etats-Unis. Cette politique offre de belles
opportunités à la Chine tout en minant les politiques Etats-Uniennes de
sanctions contre, par exemple, l’Iran et le Soudan.
Le business chinois du pétrole
Au Moyen Orient, qui représentait environ la moitié des
importations pétrolières chinoises en 2004, la Chine a développé ses relations
avec ses fournisseurs habituels, Iran, Arabie Saoudite, Oman et Yémen, en
investissant dans leurs industries et infrastructures énergétiques et, au moins
pour l’Iran et l’Arabie Saoudite, en leur fournissant ses technologies
militaires.
En 1995, la Chine s’accordait avec l’Iran pour tripler ses importations de
pétrole, de 20.000 barils/jour à 60.000 barils/jour. Dix ans après, Pékin vient
d’annoncer un accord d’investissement de 100 milliards de dollars sur 25 ans
dans l’industrie pétrolière et gazière iranienne. L’Iran, qui fournit déjà à la
Chine 13,6% de ses importations de pétrole, exportera chaque année 10 millions
de tonnes de gaz naturel vers la Chine à partir de 2009 et la National Iranian
Oil Company (NIOC) a par ailleurs offert à SINOPEC une participation de 50%
dans le champ pétrolier encore inexploité de Yadavaran, participation qui
s’ajoute à celle, 20%, acquise à CNPC. Pékin espère aussi s'associer à un
projet d'oléoduc traversant l'Iran jusqu'à la mer Caspienne (où pourrait
ensuite s’établir une connexion avec un autre oléoduc reliant le Kazakhstan à
la Chine occidentale). L'objectif affiché de Téhéran est de hisser la Chine au
rang de premier acheteur de son pétrole et de son gaz, en lieu et place du
Japon, ce qui pourrait expliquer pourquoi la Chine s’oppose à toute saisine du
Conseil de Sécurité des Nations Unies sur le problème du programme nucléaire
iranien et ignore délibérément (avec la Russie) les sanctions unilatérales
américaines qui veulent limiter à 20 millions de dollars les investissements
iraniens de toute compagnie étrangère (US Iran-Libya Sanctions Act) et
interdire la vente de missiles ou technologies de missiles à l’Iran
(US-Iran non-proliferation act).
En 1997, SAUDI ARAMCO, la compagnie nationale saoudienne, annonçait que la
Chine voulait tripler ses importations de pétrole saoudien pour les porter à
60.000 barils/jour. Aujourd’hui, un partenariat stratégique sino-saoudien, dont
les Etats-Unis s’inquiétaient déjà en 2002, pourrait bien s’installer dans le
long terme et prendre de l’ampleur aux côtés du partenariat stratégique
saudi-états-uniens mis à mal par les attentats du 11 Septembre. En Septembre
2004, les deux pays décidaient de consultations régulières " chacun des
pays devant appuyer l’autre sur les questions internationales " et les
relations bilatérales devant se développer durablement. C’est déjà le cas avec,
par exemple, les premiers investissement croisés réalisé par SAUDI ARAMCO dans
l’industrie et les infrastructures pétrolières de la province chinoise de
Fujian et le droit accordé aux chinois d'explorer les champs gaziers saoudiens
de Rub al-Khali, là où des compagnies américaines avaient échoué. En raison de
la dominance de l’Arabie Saoudite sur les marchés énergétiques mondiaux, la
Chine focalise de plus en plus son attention sur le royaume. Signe de cette
fixation, le Parti Communiste Chinois aurait récemment désigné un de ses très
hauts membres pour liaison avec l’Arabie Saoudite, ce qui indique l’importance
à laquelle les relations saoudiennes sont perçues à Pékin. De leur côté, les
saoudiens souhaitent développer une présence très forte en Chine, à la hauteur
du potentiel illimité du marché chinois.
En Irak CNPC avait été la première compagnie étrangère à signer, en 1997, un
important contrat de développement des champs pétroliers d’al-Ahdab, contrat
dépendant de la levée des sanctions de l’ONU. CNPC essaye aujourd’hui de
développer de nouveaux accords avec le nouveau gouvernement intérimaire
irakien.
En Janvier 2003, le président chinois Hu Jintao rencontrait le secrétaire
général de la Ligue arabe, Amr Moussa, et inaugurait le " Forum de
Coopération entre la Chine et le Monde Arabe ". La création de ce nouveau
forum multilatéral marquait une volonté de renforcement de la coopération dans
les domaines économique, politique, commercial et culturel. En Janvier 2004, le
même président chinois Hu Jintao rencontrait les délégations des 22 membres de
la Ligue Arabe réunis au Caire pour leur proposer un " nouveau type de
partenariat " qui puisse à la fois augmenter leurs exportations de pétrole
vers la Chine et développer le commerce bilatéral.
L’axe bilatéral de la diplomatie moyen-orientale de la Chine s’étend
aujourd’hui à la totalité des pays de la région, de l’Iran à Israël, la Chine
accordant une attention particulière à l’équilibre de sa balance commerciale et
mettant soigneusement de côté les aspects politiques. L’achat d’hydrocarbures
dans des pays comme l’Iran et l’Arabie Saoudite est compensé par des
exportations massives de biens divers et par des investissements dans les
champs pétroliers et gaziers. Les ventes aux autres pays ont pour contrepartie
des investissements dans les champs pétroliers et gaziers. C’est le cas de
l’Égypte et, aucun pays n’étant négligé, les relations bilatérales se
développent aussi dans le Golfe Persique, en Syrie et en Libye.
En Afrique, qui fournit 28,7 % des importations chinoises de pétrole brut en
2004, la Chine a récemment développé ses relations avec plusieurs pays.
Jusqu’en 1992, l’Angola était l’unique fournisseur africain de la Chine en
hydrocarbures, dans des proportions très modestes. Les livraisons angolaises
ont depuis augmenté de façon très importante, cette croissance allant de pair
avec d’importantes livraisons d’armes chinoises.
Au Soudan CNPC s’est associée en 1997 avec PETRONAS (Malaisie) et avec TALISMAN
(Canada) pour développer et exploiter le site du bassin de Muglad, au Sud du
Soudan. Washington avait interdit au compagnies pétrolières américaines de
traiter avec Khartoum en raison de la guerre menée par le gouvernement Musulman
contre les rebelles chrétiens du Sud. Les compagnies pétrolières chinoises ont
immédiatement pris la place laissée vacante par les compagnies pétrolières
américaines et le Soudan représente aujourd’hui environ 5% des importations
chinoises de pétrole brut. CNPC a terminé en 2003 le développement du grand
champ pétrolier de Muglad qui produira plus de 500.000 barils/jour à partir de
2005, ainsi qu’une raffinerie capable de traiter 2,5 millions de tonnes par an
et un oléoduc de 1.500 km pour l’exportation de brut à partir d’un terminal sur
la Mer Rouge. Selon des experts chinois, Pékin a investi 3 milliards de dollars
dans ce projet qui constitue un des plus important investissement chinois à
l’étranger. Certaines informations font aussi état de 4.000 soldats chinois
stationnées au Soudan pour y protéger les infrastructures pétrolières.
Concernant le Soudan, la Chine s’est abstenue, en 1996, de répondre à la
résolution 1054 des Nations Unies lui demandant d’expulser de son sol les
agents diplomatiques soudanais. En septembre 2004, la Chine a menacé d’utiliser
son droit de veto en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU,
pour s’opposer à l’adoption de sanctions pétrolières contre le Soudan à propos
du conflit militaro-humanitaire dans le Darfour et, plus récemment, s’est
abstenue de voter la résolution 1593 dans laquelle le Conseil de sécurité de
l’ONU décide de déférer au Procureur de la Cour pénale internationale la
situation au Darfour depuis le 1er juillet 2002.
En 2000 Pékin mettait en place le " Forum de Coopération entre la Chine et
l’Afrique " pour promouvoir le commerce et l’investissement avec 44 pays
africains. En 2003 le Premier Ministre chinois visitait plusieurs pays
africains producteurs de pétrole, accompagné de dirigeants des compagnies
pétrolières chinoise, et le Président chinois lui-même effectuait une visite en
Algérie, en Egypte et au Gabon. En Afrique la Chine établit des relations de
plus en plus étroites, à vocation pétrolière, avec les gouvernements des Etats
du Golfe de Guinée, de l’Angola au Nigeria, et avec ceux d’autres Etats tels le
Maroc, la République Centre Africaine, le Tchad, le Congo, le Niger etc…
En Amérique Latine, zone d’influence des Etats-Unis, la Chine est tout aussi
active. Durant sa visite dans plusieurs pays sud-américains en Novembre 2004,
le Président Hu Jintao a annoncé que la Chine investirait 100 milliards de
dollars en Amérique Latine au cours des 10 années à venir ( Le Président Jiang
Zemin avait déjà effectué un tour d’Amérique Latine en 2001). Parmi les
projets, un deal énergétique de 10 milliards de dollars au Brésil et
plusieurs projets énergétiques au Venezuela, à Cuba, en Equateur, en Bolivie,
au Pérou, en Colombie et en Argentine.
Au Venezuela (qui a fourni 12% des importations de pétrole brut des Etats-Unis
en 2003) plusieurs accords ont été signés à la suite de la visite du Président
Vénézuélien Hugo Chavez à Pékin en Décembre 2004 et à celle du Vice-Président
Chinois au Venezuela en Janvier 2005. Parmi ces accords 400 millions de dollars
seront investis par CNPC dans le développement des réserves de pétrole et de
gaz vénézuélien. Petroleos de Venezuela (PdVSA), qui avait exporté 12.300
barils/jour en Chine en 2004, devrait en exporter 68.000 en 2005 et envisage
d’exporter 300.000 barils/jour vers l’Asie en 2012. Très récemment, le
Président Hugo Chavez, héraut d'un nouvel antiaméricanisme de l'hémisphère Sud,
déclarait à un parterre de diplomates et d’hommes d’affaire chinois visitant le
Venezuela qu’il souhaitait partager les réserves stratégiques du pays avec la
Chine au travers d’accords pétroliers bilatéraux.
La diplomatie chinoise du pétrole a même permis l’accès de Pékin aux ressources
canadiennes, directement dans le jardin des Etats-Unis (les ressources
canadiennes sont actuellement considérées comme les deuxièmes réserves
mondiales derrière celles de l’Arabie Saoudite). En 2004, à la suite de la
visite en Chine du Premier Ministre Canadien Paul Martin, les deux pays ont
conclu une série d’accords énergétiques (Canada-China Statement on Energy
Cooperation in the 21st Century) pour une implication de la
Chine dans le développement des secteurs pétrolier, gazier et nucléaire
canadiens. Au mois d’Avril dernier PETROCHINA (filiale de CNPC) et le canadien
ENBRIDGE signaient un Memorandum of understanding pour investir 2
milliards de dollars dans la construction d’un pipeline qui devrait transporter
le pétrole canadien vers sa côte ouest afin d’y être acheminé par tankers vers
l’Asie. De nouveaux deals sont par ailleurs en cours de signature
entre compagnies chinoises et canadiennes.
Ailleurs dans le monde la Chine poursuit une politique identique pour
développer ses participations. En Australie, CNOOC a signé en Mai 2005 des
accords pour le financement, la construction et la vente de gaz importé. En
Papouasie Nouvelle Guinée, CNPC s’intéresse à des investissements dans un
pipeline gazier. En Indonésie, PetroChina et CNOOC ont acquis en Janvier 2004
d’importantes participations, notamment dans le champ de Tangguh. A Burma,
CNOOC et SINOPEC se lancent dans le développement de champs pétroliers à grande
échelle, suivant CNPC qui y produit du gaz naturel depuis une dizaine d’années.
Chinois et Burmeses négocient par ailleurs la construction de pipelines
pétroliers et gaziers qui relieraient le Nord de Burma au Sud-Ouest de la
Chine.
Plus près de la terre mère, enfin, la diplomatie chinoise est engagée dans
nombre de disputes territoriales avec ses proches voisins, Malaisie,
Philippines, Taiwan, Vietnam, Brunei (Iles Spratley et Paracel), Indonésie
(archipel des Iles Natuna), Japon (Iles Senkaku – ou Diaoyu pour les chinois)
etc… Derrière chacune de ces disputes s’accumulent les réserves potentielles de
pétrole ou de gaz.
Eviter l’US Navy !
A plus long terme la Chine cherche à augmenter ses
approvisionnements en provenance d’Asie Centrale et de Sibérie grâce à
plusieurs projets de pipelines. Ces approvisionnements terrestres auront le
grand avantage, aux yeux de Pékin, de réduire les vulnérabilités de rupture sur
les voies maritimes en provenance du Golfe Persique et d’Afrique.
En Asie Centrale, la Chine est un acteur actif depuis Juin 1997 quand CNPC pris
une participation de 60% dans la compagnie Casaque, Aktyubinsk Oil. Au
Kazakhstan la CNPC détient aujourd’hui 85% de la joint-venture Aktobemunaigaz,
qui développe le gisement d’Aktobe et celui de Zhanazhol. Elle est majoritaire
dans la joint-venture créée pour le gisement pétrolier de North Buzachi.
SINOPEC a quant à elle signé un memorandum of understanding pour
l’acquisition de deux blocs controlés par KazMunaiGaz avec des réserves
estimées à 700 millions de tonnes d’hydrocarbures. Le 22 Août dernier CNPC a
annoncé le rachat de la société canadienne PétroKazakhstan pour 4,18 milliards
de dollars, mettant ainsi la main, au prix fort, sur d’importantes réserves au
Kazakhstan. En Octobre 2004 a commencé la construction d’un pipeline de 988 km
reliant Atasu, au Nord-Ouest du Kazakhstan, et Alataw Shankou, dans la province
chinoise du Xinjiang. Ce pipeline, qui sera achevé en 2005, pourra charrier 10
millions de tonnes de pétrole chaque année dans un premier temps, 20 millions
de tonnes par la suite. Le pipeline gazier de 4.200 km qui relie le bassin de
Tarim à Shanghai pourrait potentiellement être étendu jusqu’au Kazakhstan et au
Turkménistan, voire même jusqu’à l’Iran et à la mer Caspienne. Pékin aide aussi
au développement de champs pétroliers en Ouzbékistan et soutien des projets
hydroélectriques au Kirghizstan et au Tadjikistan. Les compagnies publiques
chinoises ont également acquis des participations dans la région Caspienne, en
Azerbaïdjan (CNPC a notamment investi 800 millions de dollars dans le
développement du champ Kursengi-Garabagly) et au Turkménistan.
L’engagement croissant de la Chine en Asie Centrale est motivé par plusieurs
intérêts stratégiques majeurs. Notamment, Pékin et Moscou travaillent de
concert à la cohésion des Etats du Shanghai Cooperation Organization
(Chine, Russie, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Ouzbékistan) pour leur
permettre de mieux résister à l’enracinement des Etats-Unis dans la région
depuis les attentats du 11 Septembre (le 5 Juillet dernier, Russie et Chine ont
fait adopter par le SCO une déclaration réclamant le retrait des troupes
américaines de la région). La Chine a aussi développé sa présence militaire en
Asie Centrale, établissant un centre anti-terreur à Tachkent et réalisant ses
premiers exercices militaires communs avec une armée étrangère au Kirghizstan
en 2002 et 2003 (et, depuis, avec tous les autres membres du SCO sur des
scénarios décrivant des attaques anti-terroristes). D’une façon générale les
stratèges chinois regardent l’Asie Centrale comme une région dans laquelle les
importations chinoises sont moins vulnérables au pouvoir des Etats-Unis. Même
si les Etats-Unis sont en compétition avec la Chine sur les marchés
énergétiques d’Asie Centrale, leur capacité à menacer les approvisionnements
chinois y est limitée. La géographie dicte également, toujours pour les
stratèges chinois, qu’une coopération énergétique avec la Chine a plus de
chances d’être plus importante, pour les Etats d’Asie Centrale, qu’une
coopération énergétique avec les Etats-Unis (certains analystes occidentaux
considèrent cependant qu’en Asie Centrale la Chine a une importance secondaire
par rapport à celle de la Russie ou à celle des Etats-Unis).
A long terme la Chine cherche très certainement à acquérir, via l’Asie
Centrale, une route énergétique terrestre vers le Moyen Orient et à se
positionner comme le pivot du " pont énergétique pan-asiatique " qui
reliera un jour les fournisseurs (Moyen-Orient, Asie Centrale et Russie) aux
consommateurs asiatiques (Chine, Japon et Corée).
L’intérêt chinois pour le développement des ressources énergétiques sibériennes
peut également être expliqué par leur localisation dans une région à l’abri du
pouvoir des Etats-Unis et de l’US Navy. Avec l’affaire Yucos, cependant, les
exportations par rail de pétrole russe vers la chine ont décru de 10 millions
de tonnes à 7 millions de tonnes en 2005 alors qu’elles avaient triplé en
quelques années. Mais elles devraient de nouveau exploser pour atteindre 15
millions de tonnes en 2006 et l’avenir est aux futurs pipelines pétroliers
sibériens.
Concernant ces pipelines, la Chine s’est trouvée engagée dans une violente
concurrence avec le Japon. Pékin appuyait le projet d’un pipeline de 2.400 Km
reliant Angarsk en Sibérie à Daqing dans la province du Heilongjiang au
Nord-Est de la Chine. Tokyo appuyait pour sa part le projet d’un pipeline de
4.000 km reliant Taishet au port de Nakhodka sur le Pacifique. Tokyo a été
annoncé comme vainqueur en 2004 et des discussions restaient ouvertes pour
qu’une branche du pipeline japonais puisse atteindre la Chine vers 2020. Lors
du dernier sommet du G8 en Ecosse, Vladimir Poutine a annoncé qu’il donnait la
priorité à l’approvisionnement chinois et que la Russie ne commencerait pas à
construire un pipeline transportant le pétrole sibérien vers le Japon avant que
celui transportant le pétrole sibérien vers la Chine ne soit achevé, vers
2008.
Concernant les futurs pipelines gaziers une première voie d’exportation russe
pourrait se matérialiser à l’horizon 2015 à partir du gisement de Kovytha dans
la province d’Irkustk. Ce gazoduc, long de plus de 4.000 km permettrait
d’exporter 20 milliards de m3 par an vers la Chine. Un autre projet pourrait se
réaliser après 2020 et porte sur des exportations à partir des gisements de la
République de Sakha (Chayandinskoye et Talakan).
La Chine reste par ailleurs un des premiers marchés cible des champs gaziers de
Sakhaline qui sont essentiellement le fait de compagnies pétrolières
internationales au travers d’accords de partage de production (la Chine
souhaite d’ailleurs pouvoir intégrer le consortium qui gère Sakhaline-2 et
pourrait s’intéresser à Sakhaline-3).
De nouvelles cartes diplomatiques et militaires
Jusqu’à ces toutes dernières années, la quête chinoise de
pétrole et de gaz était restée confinée dans des sphères purement économiques
et diplomatiques. La compétition semblait avant tout commerciale et politique
avec les Etats-Unis et le Japon, et plus récemment avec l’Inde.
Pour s’en tenir aux deux premiers compétiteurs, l’appétit de Washington est
tout aussi vorace que celui de Pékin car les Etats-Unis sont eux même plongés
dans une crise énergétique majeure constatée en 2001 par le rapport du
National Energy Policy Developpement Group, dît rapport Cheney, et en
2005 par l’Energy Policy Act. En 2003 les Etats-Unis ont consommé 20
millions de barils/jour de pétrole (contre 6,5 pour la Chine) et ont importé
11,2 millions de barils/jour (contre 2,6 pour la Chine). En 2025, les
Etats-Unis devraient consommer 27,9 millions de barils/jour de pétrole (contre
14,2 pour la Chine) et en importer 19 millions de barils/jour (contre 10,9 pour
la Chine). La dépendance pétrolière des Etats-Unis devrait donc croître de 56%
à 68% d’ici 2025.
Rien pourtant dans le rapport Cheney n’invitait vraiment à une décroissance de
la dépendance pétrolière et gazière américaine. Le rapport
Cheney constatait en effet que rien ne pourrait enrayer la croissance des
importations pétrolières et indiquait que les Etats-Unis pouvaient renforcer
leur propre sécurité énergétique (et une prospérité partagée de l’économie
globale) en travaillant avec les autres pays pour " augmenter " la
production totale d’énergie. Ceci traduisait, avec l’insertion complète du
marché américain dans le marché mondial, une acceptation fondamentale de la
dépendance extérieure des Etats-Unis. Dans ce contexte se posait forcement la
question de la stabilité de régions aussi essentielles à l’approvisionnement
mondial que le Moyen Orient, l’Asie Centrale et le Sud-Est asiatique. La
tonalité très sécuritaire et unilatérale de la politique étrangère de
l’Administration de G.W. Bush et son passage dans les actes avec la guerre
" contre le terrorisme " et ses batailles en Afghanistan, en Irak… ne
pouvaient que poser la question de l’intention réelle des Etats-Unis. Dans ce
contexte, comment les stratèges chinois pouvaient-ils interpréter
l’intervention américaine en Afghanistan quand, pour combattre les Talibans, le
Pentagone établissait des bases militaires destinées à rester
" permanentes " au Kirghizstan, en Ouzbékistan et en
Afghanistan ? Dans ce contexte, comment les stratèges chinois
pouvaient-ils interpréter la " Pax Americana " quand le Pentagone
envoyait d’importantes forces spéciales en Indonésie, en Malaisie et aux
Philippines et accroissait sa présence militaire à Singapour ? Dans ce
contexte et sachant que l’Irak fournissait déjà, en 2002, 566.000 barils/jour
aux Etats-Unis, comment les stratèges chinois pouvaient-ils interpréter, en
Janvier 2003, les déclarations d’un " senior Defense
official " américain, présumé être le Secrétaire Adjoint à la Défense
Paul Wolfowitz lui même, révélant que le Pentagone avait mis au point, en
prélude à la guerre d’Irak, des stratégies pour " sécuriser " et
" protéger " le plus vite possible les champs pétroliers
irakiens.
Les guerres en Afghanistan et en Irak ne pouvaient qu’être interprétées par les
dirigeants chinois comme des guerres de domination, pour l’encerclement et le
containment de la Chine, pour le contrôle du pétrole et pour le
contrôle des routes du pétrole et, changeant la donne, elles pourraient bien,
au final, avoir fait basculer l’affrontement économique et diplomatique dans la
sphère militaire.
" Le dilemme de Malacca " ! Le commentaire concerne
aussi bien le détroit de Malacca que celui d’Ormuz (ou celui de Taiwan) et est
attribué au Président chinois Hu Jintao lui même : " certaines
puissances (lire les Etats-Unis) l’ont envahi et tentent d’y contrôler la
navigation ".
Les deux points d’étranglement majeurs des voies d’approvisionnement
énergétique de la Chine en provenance du Moyen Orient ou d’Afrique sont en
effet le détroit d’Ormuz, qui conditionne la sortie du Golfe Persique, et le
détroit de Malacca, entre Indonésie et Malaisie, qui conditionne le passage
entre l’Océan Indien et le Sud de la Mer de Chine (80% des importations
pétrolières de la Chine transitent par le détroit de Malacca). Les deux
détroits sont sous contrôle total de l’US Navy, qui dispose de ses nombreuses
bases dans le Golfe Persique et de la base de Diego Garcia dans l’Océan Indien,
et des forces spéciales Etats-Uniennes répandues au nom de la lutte contre le
terrorisme.
Dans un article publié en Janvier 2004 par le journal de Hong Kong, contrôlé
par Pékin, " Wen Wei Po ", un expert militaire chinois
recommandait l’adoption d’options aussi bien défensives qu’offensives pour une
nouvelle stratégie navale chinoise : " la première option
consiste en des réactions rapides, incluant des réactions militaires, quand une
crise survient… pour montrer notre force à sauvegarder les intérêts du pays.
L’autre option est la capacité de dissuasion… Si vous pouvez menacer mes routes
maritimes internationales, je peux aussi menacer votre sécurité… dont la
sécurité de vos routes maritimes internationales ". L’article n’était
pas prémonitoire puisque la Chine modernise et développe sa flotte militaire,
de surface comme sous-marine, et puisque son évolution attendue, qui est prise
très au sérieux à Washington, suggère que modernisation et développements sont
en particulier axés sur un objectif de protection des lignes maritimes
d’approvisionnement énergétique.
" String of pearls " (collier de perles). Tel est le nom
donné, dans un rapport interne du Pentagone, à la nouvelle stratégie chinoise
de sécurisation de ses voies de transport énergétique. Ce rapport destiné à
Donald H. Rumsfeld, le Secrétaire américain à la Défense, et intitulé
" Energy Futures in Asia " a été dévoilé par le
Washington Times en Janvier dernier avec, sans nul doute, l’accord du
Pentagone. Il révélait que la Chine mettait en place tout un chapelet d’accords
stratégiques avec les pays bordant les routes maritimes conduisant du Golfe
Persique au Sud de la Mer de Chine et développait des forces militaires,
navales, aériennes et spatiales, spécifiquement adaptées aux menaces
potentielles, incluant l’US Navy, de rupture de ses voies d’approvisionnement
énergétique.
La première perle du collier est en eaux pakistanaises. Quatre mois à peine
après l’entrée des troupes américaines en Afghanistan, en 2001, Chine et
Pakistan décidaient de la construction du port en eau profonde de Gwadar qui
permettra à la Chine de franchir un pas gigantesque pour prendre pied
directement dans la région du Golfe Persique. Gwadar est en effet situé sur la
côte ouest du Pakistan, dans la province du Baloutchistan, et baigne
directement dans la Mer d’Arabie, à 72 km à peine de la frontière iranienne et
à 400 km seulement du détroit d’Ormuz. Le coût total du projet est estimé à 1,2
milliards de dollars dont la Chine prendrait 80% directement à sa charge, sans
compter une assistance technique " amicale " et l’envoi de quelques
450 ingénieurs. En contrepartie, la présence de la Chine à Gwadar lui
permettrait une surveillance rapprochée de l’activité navale US dans le Golfe
Persique et une surveillance de l’activité navale dans l’Océan Indien. D’après
le Washington Times qui cite le rapport du Pentagone en sa possession,
Gwadar est une " base navale " (" naval base ")
chinoise et des installations d’écoute électronique sont déjà en place, bien
que Pékin affirme que Gwadar est un port " civil " et que ses
activités seront purement " commerciales ". Port militaire ou non,
l’importance de Gwadar sera de toutes façon stratégique pour les
approvisionnements énergétiques chinois puisque Gwadar procurera également à la
Chine un terminal de transit vers la région du Xinjiang et vers ses
arrière-cours d’Asie Centrale pour ses importations de pétrole en provenance du
Moyen Orient ou d’Afrique. Tout un réseau de voies ferrées et de routes reliant
Gwadar à la Chine, à l’Afghanistan et aux Républiques d’Asie Centrale est en
effet inclus dans le projet.
Autres perles du collier d’après le rapport du Pentagone, la Chine renforce ses
liens avec le gouvernement du Bengladesh et aide à la construction d’un port à
Chittatong, " cherchant à y obtenir un accès naval et commercial plus
important ". D’après le rapport du Pentagone, Pékin a également accru
ses liens avec le régime militaire de Burma (Myanmar) et y construirait des
bases navales et des stations de surveillance sur des îles de la baie du
Bengale proches du détroit de Malacca, fournissant au régime militaire de
Rangoon " des milliards de dollars d’assistance militaire pour y supporter
une alliance militaire de fait ". Au Cambodge, toujours d’après le rapport
du Pentagone, la Chine aurait signé un accord militaire en Novembre 2003 pour
fournir entraînement et équipement et, en Thaïlande, la Chine financerait, pour
20 milliards de dollars, la construction d’un canal au travers de l’isthme de
Kra, canal qui permettrait aux navires chinois de contourner le détroit de
Malacca. Dans le sud de la Mer de Chine, enfin, Pékin renforcerait également
ses forces militaires pour être capable de se projeter par air et par mer à
partir du continent ou de l’Ile de Hainan .
Sans confirmer le rapport du Pentagone, le Département d’Etat américain semble
suivre de près les activités diplomatiques et militaires chinoises dans la
région. Un de ses représentants officiels déclarait il y a peu
" savoir que la Chine examinait une variété d’actions concernant la
sécurité du détroit de Malacca ". Peut-être avait-il en mémoire
l’interview accordée peu avant au journal Zhongguo Qingnian Bao par Wu
Jianmin, ancien Ambassadeur chinois en France et actuellement Président de
l’Université Chinoise des Affaires Etrangères, interview dans laquelle il
déclarait : " la diplomatie chinoise se transforme en diplomatie
‘proactive’ (zhudong shi waijiao) ".
Des limites à ne pas franchir
Dans un marché mondial les investisseurs sont encouragés à faire
des offres d’achat d’entreprises dans d’autres pays que les leurs, ce au nom de
l’ouverture des marchés et de la croissance économique. Les achats d’actifs
étrangers réalisés par les entreprises américaines ont ainsi atteint un record
de 855,5 milliards de dollars en 2004, en croissance de 328,4 milliards de
dollars sur 2003, et les actifs possédés par les Etats-Unis à l’étranger
totalisaient 9.000 milliards de dollars à la fin de l’année 2004. Les
entreprises chinoises commencent elles aussi à acquérir des actifs en terre
américaines. En Mars 2005, LENOVO finalisait l’acquisition de la branche
" ordinateurs personnels " d’IBM pour 1,75 milliards de dollars et en
Juin 2005 QINGDAO HAIER lançait une offre d’achat sur le fabricant
d'électroménager MAYTAG, pour 1,13 milliards de dollars.
Le 23 Juin 2005, CNOOC s’aventurait elle aussi en terre américaine pour
surenchérir à une offre d’achat faîte par CHEVRON sur UNOCAL, septième
compagnie pétrolière américaine. UNOCAL avait précédemment accepté l’offre de
CHEVRON, pour un montant de 16,6 milliards de dollars et CNOOC surenchérissait
à 18,5 milliards de dollars. UNOCAL contrôlait moins de 1% de la production de
pétrole des Etats-Unis (0,23% de la production mondiale) et 0,3% de sa
consommation. Elle détenait 1,75 millions de barils ou équivalent en réserves
dont 447 millions localisés aux Etats-Unis et 980 millions en Asie.
Dès l’annonce de l’offre d’achat de CNOOC, le Congrès (sous pression d’un
lobbying intense de CHEVRON) prenait une posture défensive, appelait l’offre
une " menace pour la sécurité nationale " et pressait
l’administration de G.W. Bush de s’y opposer. Michael R. Wessel, un des membres
de la US-China Economic Security and Trade Commission, une des
commissions consultatives du Congrès, confirmait que " d’un point de
vue public, l’offre posait de sérieux problèmes de sécurité
nationale ", ajoutant à titre d’argument " CNOOC est une
compagnie d’Etat, pas une entreprise du marché libre ". Ce point de
vue était aussitôt repris par plusieurs membres du Congrès, menés par les
représentants du Texas et de la Louisiane (tous deux Etats producteurs de
pétrole) qui, dans une lettre adressée au Département du Trésor, demandaient la
saisine du Committee on Foreign Investment.
Le 30 Juin la Chambre des Représentants adoptait, par 333 voix contre 92, un
amendement pour bloquer toute éventuelle approbation de l’offre de CNOOC par
l’administration et votait, par 398 voix contre 15, une résolution affirmant
que la transaction menaçait la sécurité nationale.
Le 13 Juillet la campagne anti-CNOOC culminait devant le House Armed
Service Commitee devant lequel les membres du Congrès favorable à CHEVRON
étaient rejoints par les faucons néo-conservateurs pour demander une Loi
bloquant l’offre de CNOOC. Parmi les intervenants devant le Comité, l'ancien
chef de la CIA, R. James Woolsey, déclarait publiquement que la Chine
" poursuivait une stratégie nationale de domination des marchés de
l’énergie et de dominance stratégique de l’ouest du Pacifique ",
ajoutant que CNOOC était " un organe de la plus grande dictature
communiste mondiale " et qu’autoriser CNOOC à acheter UNOCAL
" serait dépasser les limites, en raison de la nature du gouvernement
chinois ". Autre intervenant, Frank G. Gaffney Jr., un des chefs de
file du mouvement néo-conservateur et par ailleurs Président du Think Tank
Center for Security Policy, qui déclarait " que les deals
chinois, de la Sibérie au Venezuela, de l’Indonésie au Soudan, de l’Iran au
Canada, de l’Azerbaïdjan à Cuba, n’ont pas pour seul but de sécuriser les
besoins [énergétiques] chinois… mais de les retirer d’un marché dont les
Etats-Unis sont de plus en plus dépendants ", ajoutant que les
chinois mènent une stratégie à long terme " de dominance des
ressources énergétiques stratégiques, matériaux, minéraux, technologies, … pour
servir les besoins militaires chinois… " et martelant sa profession
de foi " Je crois que le but de la Chine est d’inexorablement
supplanter les Etats-Unis comme première puissance économique mondiale et, si
nécessaire, de nous vaincre militairement ". Comme si cela ne
suffisait pas, Frank G. Gaffney Jr. mettait en avant, en guise de conclusion,
" le danger posé à notre nation et à notre mode de vie par la menace
d’une attaque par pulsations électromagnétiques… la Chine étant un des
adversaires potentiels qui connaît notre grave vulnérabilité à de telles
attaques ".
Richard D'Amato, Président d’une autre commission du Congrès, demandait
aussitôt " un système beaucoup plus agressif de contrôle des
acquisitions pour le cas où la folie d'achats chinois dans l'économie
américaine s'accélérerait ".
Le 11 Août 2005, le même Frank G. Gaffney Jr. était entendu par la US-China
Economic and Security Review Commission devant laquelle il expliquait que
" les investisseurs américains achetaient inconsciemment la corde
(chinoise) avec laquelle ils allaient être pendus " et qu’ils
" ne devaient pas accepter que leurs pensions soient liées aux succès
des fabricants d’armes chinoises et à ceux des
proliférateurs ".
Pendant toute la durée de la crise CNOOC, la Maison Blanche et le Département
d’Etat ont soigneusement évité de prendre part à la paranoïa d’une partie du
Congrès, adoptant officiellement une position neutre sur l’offre de CNOOC sur
UNOCAL. Les Etats-Unis savent en effet que Pékin est devenu l’une des toutes
premières sources de capitaux étrangers dont l’économie américaine a besoin
pour financer ses déficits. Les Etats-Unis savent aussi avoir besoin de la
coopération de la Chine pour convaincre la Corée du Nord de mettre fin à son
programme d’armement nucléaire.
Le 2 Août CNOOC, constatant l’échec de sa propre campagne de lobbying, retirait
officiellement son offre d’achat sur UNOCAL en déclarant son amertume à ce que
" l’environnement politique ait rendu si difficile ses chances de
succès ".
Apaisements avant prochaines tempêtes ?
Un conflit pour l’énergie ? Henri Kissinger l’évoquait le 6
Juin dernier : " Le grand jeu se développe encore… la quantité
d’énergie est finie, jusqu’à maintenant en relation avec la demande, et la
compétition pour l’accès à l’énergie peut devenir la vie et la mort pour
beaucoup de sociétés. Il serait ironique que la direction des pipelines et leur
localisation devienne l’équivalent moderne des disputes coloniales du
19ème siècle… ".
Le Président chinois Hu Jintao a annulé la rencontre qu’il devait avoir avec le
Président G.W. Bush à la Maison Blanche le 7 Septembre, officiellement en
raison des ravages causés par l’ouragan Katrina. Les deux hommes se sont
rencontrés rapidement le 13 Septembre à New York, dans les salons de l’Hôtel
Waldorf-Astoria à l’occasion du dernier sommet de l’ONU et le bref compte rendu
de leur rencontre ne mentionne aucune discussion sur les problèmes
énergétiques.
Le même jour, Zhang Guabo, Vice Président de la Commission Nationale Chinoise
pour le Développement et la Réforme, première agence chinoise de planification,
déclarait que les craintes sur l’impact de la croissance de la demande chinoise
de pétrole étaient erronées parce que la stratégie pétrolière de la Chine était
basée sur l’accroissement de production des champs de pétrole nationaux,
ajoutant que " le monde ne devait pas réagir avec exagération à la
croissance de la consommation chinoise d’énergie " car " le
principe fondamental du développement de l’énergie chinoise est de la rattacher
à des sources domestiques " .
Quelques jours auparavant, le Ministre chinois des Affaires Etrangères, Qin
Gang, avait répondu à l’avertissement (" collision course ") du
Secrétaire d’Etat adjoint américain, Robert Zoellick. " la Chine n’a
pas l’intention de s’emparer ou de contrôler des ressources pétrolières… Nous
sommes partisans d’engagements en coopération et d’un développement commun sur
la base de l'égalité et du bénéfice mutuel ", ajoutant
" Dans le secteur de l’énergie, la Chine n’est pas seulement un
consommateur majeur mais également un producteur majeur. Nous engager dans des
coopérations normales avec beaucoup de pays dans le monde, dont les Etats-Unis,
est mutuellement bénéfique ".
Le message d’apaisement avait déjà été lancé de multiple fois au cours de
l’année 2005. En Juin déjà, quelques jours avant l’offre d’achat de CNOOC sur
UNOCAL, Zhang Hongtao, directeur adjoint du China Geological Survey,
affirmait sa confiance dans les possibilités de la Chine à résoudre ses
problèmes énergétiques avec ses propres ressources. " Des découvertes
majeures sont attendues pour bientôt " affirma t-il à la tribune d’un
forum d’investissements chinois, " je crois que la Chine est encore une
nation avec plein d’options. Nous avons des raisons d’être confiants dans la
découverte de nouvelles ressources ".
Il y a quelques jours, le 22 Septembre, le Secrétaire d’Etat adjoint, Robert
Zoellick, avertissait de nouveau la Chine dans un discours devant le
National Committee on U.S.-China Relations et lui demandait de faire
des pas concrets pour répondre à ce qu’il appelait " un chaudron
d’anxiété ". Sur les problèmes énergétiques, il constatait de nouveau
que " La Chine agit comme si elle pouvait en quelque sorte
‘verrouiller’ des approvisionnements énergétiques autour du monde. Ce n’est pas
une voie raisonnable pour atteindre sa sécurité énergétique… Nous avons aussi
un intérêt commun dans la sécurisation des routes de transport et des pays
producteurs… ".
Se démarquant cependant des faucons néo-conservateurs Robert Zoellick
constatait : " Nous sommes trop interconnectés pour tenir la
Chine à distance et souhaiter promouvoir d’autres puissances en Asie à ses
dépens ".
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