
Analyse 28/09/09 - Sarkozy et l'Iran : Sarkomique à l'ONU
Le menton en avant, notre Président de la République a donc dit son fait à Barack Obama : Je soutiens votre main tendue à l'Iran mais vos propositions de dialogue n'ont rien apporté à la communauté internationale ! Et, selon un texte distribué à la presse par l'Elysée, la France préconise donc de prendre des sanctions massives dans les domaines financier et énergétique avant la fin de l'année si l'Iran n'a pas changé de politique en matière d'armement nucléaire car, toujours selon l'Elysée, l'Iran accumulerait les centrifugeuses et l'uranium enrichi, développerait son arsenal balistique qui menacerait déjà l'Europe, y compris la Russie, et l'Iran menacerait de rayer de la carte un Etat membre des Nations unies tout en niant l'Holocauste, en allusion à Israël !
Bigre ! Sacrebleu ! Pour notre Président de la République, donc, la France (300 têtes nucléaires), la Russie (encore plusieurs milliers de têtes nucléaires) et Israel (200 têtes nucléaires) seraient menacés par les armes nucléaires d'un pays qui ne dispose pourtant pas encore de la moindre petite bombinette nucléaire !
Pour étayer de telles affirmations, notre Président de la République a certainement des éléments de renseignement en sa possession, éléments de renseignement encore inconnus des experts ! Et il ne peut évidemment s'agir de cette pseudo révélation d'un nouveau site nucléaire iranien, précédemment déclaré à l'AIEA par l'Iran, et connu de longue date par les services de renseignement : "Nous savions depuis plusieurs années" ont souligné vendredi Américains et Français en révélant soudain l’existence du nouveau site clandestin iranien. Le coup de com est raté et les Iraniens ont beau jeu de dire qu’ils ont été les premiers à révéler ce que les services occidentaux savaient et gardaient caché depuis des années.
Les services de renseignement français ont-ils des éléments qui démentent les dernières estimations américaines ? En Février dernier, en effet, Dennis Blair, Directeur du Renseignement National américain et à ce titre grand chef des services de renseignement, estimait dans un rapport écrit au Comité spécialisé sur le renseignement du Sénat américain que l'Iran ne serait pas capable de produire assez d'uranium hautement enrichi pour produire une première bombe atomique avant 2013. Et Dennis Blair d'insister sur le fait que l'estimation de ses services ne signifiait en rien que l'Iran avait déjà pris la décision politique de produire de l'uranium hautement enrichi mais qu'elle voulait simplement indiquer que l'Iran aurait en 2013 la capacité fonctionnelle de produire de l'uranium hautement enrichi si elle en prenait la décision politique. Et Dennis Blair d'ajouter encore, pour bien se faire comprendre, qu'il n'est en possession d'aucune preuve qui indiquerait que l'Iran ait déjà pris la décision de produire de l'uranium hautement enrichi, et que ses experts évaluent qu'il est peu probable que l'Iran prenne une telle décision pendant que la surveillance internationale et les pressions persistent.
La presse française a beau, en effet, pour accompagner et justifier les rodomontades de notre Président de la République, multiplier les citations sur les tonnages d'uranium enrichi déjà produits par l'Iran. Elle devrait cependant expliquer à ses lecteurs que ces tonnages d'uranium cités ne sont actuellement enrichi qu'à 3,5%, grade nécessaire à un usage civil, que, pour produire une bombe atomique, il est nécessaire de disposer d'uranium enrichi à au moins 90% et que l'Iran est encore très loin d'être capable d'enrichir de l'uranium à 90%.
Autres estimations américaines, d'après Newsweek (16 Septembre 2009), les services de renseignement américains auraient aussi, et de nouveau, confirmé à la Maison Blanche que les iraniens n'auraient toujours pas repris les développements d'une arme nucléaire abandonnés en 2003. Cette estimation rendue publique en Novembre 2007 (NIE 2007) avait été vivement critiquée par la ligne dure des néoconservateurs américains et israéliens qui y voyaient un refus de constater les efforts de l'Iran pour produire de l'uranium hautement enrichi. Beaucoup d'experts américains et européens de la contre prolifération pensent cependant également que, si l'Iran a déjà produit assez d'uranium faiblement enrichi pour servir de base à un enrichissement ultérieur de grade militaire, le processus menant à de l'uranium hautement enrichi est particulièrement ardu et compliqué techniquement et qu'il faudra à l'Iran plusieurs années avant d'y parvenir.
Il existe cependant d'autres estimations que celles des services de renseignements américains. L'ancien inspecteur des Nations Unies, l'expert David Albright, déclarait il y a peu que les estimations du gouvernement américain faisaient débat et, selon les services de renseignement allemands, des travaux de développement d'une arme nucléaire pourraient être observés en Iran, même après 2003, au travers d'achats suspects d'équipements pouvant servir au développement d'une telle arme. En Israel, Meir Dagan, le patron du Mossad, déclarait en Juin dernier que l'Iran serait capable de lancer une première bombe atomique en 2014 et, plus récemment, John Bolton, l'ancien ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'ONU, bien connu pour son extrémisme néoconservateur et ses liens avec Israel, estimait que l'Iran disposerait d'une telle arme dans les six ou huit mois ! John Bolton voulait ainsi justifier un article qui venait de paraître le 3 Août dernier dans le Times (Iran is ready to build an N-bomb - it is just waiting for the Ayatollah's order, The Times August 3, 2009) mais dont le journal israélien Haaretz avait vite remarqué qu'il était écrit en des termes identiques à ceux employés par le patron de la Brigade de Recherche du Renseignement Militaire israélien et que le timing de l'article indiquait que quelqu'un, dans les milieux militaires israéliens, voulait ainsi faire une déclaration explicite dans les médias ! Enfin, le 30 Août dernier, le ministre israélien des affaires étrangères, l'ultranationaliste Avigdor Lieberman, accusait l'IAEA de cacher les informations en sa possession concernant le programme nucléaire militaire de l'Iran.
Nicolas Sarkozy partage t-il la paranoïa des dirigeants israéliens actuels qui pourrait amener une intervention israélienne après l'ultimatum de Décembre et un bombardement des installations nucléaires iraniennes ? Va t-on envoyer notre unique porte-avion nucléaire attaquer l'Iran et ses 70 millions d'habitants ? Il faut certes empêcher l'Iran de se doter d'armes nucléaires, il faut aussi empêcher Israël de mettre le feu au moyen-Orient et l'administration américaine semble, heureusement, beaucoup plus réfléchie que notre va-t-en-guerre national.
Déjà, au mois de mai dernier, Rose Gottemoeller, déléguée de l'Administration Obama à une session préparatoire pour la conférence mondiale sur le Traité de Non Prolifération nucléaire qui se tiendra en mai 2010 à New York, rappelait que l'adhésion au Traité de Non Prolifération nucléaire de l'Inde, d'Israël, du Pakistan et de la Corée du Nord "demeurait un objectif fondamental des Etats-Unis".
La secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton s'est félicitée samedi à New York de la décision iranienne d'autoriser l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) à inspecter son nouveau site d'enrichissement d'uranium. "Toute décision de l'Iran de se conformer aux règles et régulations internationales, et particulièrement celles concernant l'AIEA, est toujours bienvenue", a dit Mme Clinton à des journalistes. Le Secrétaire d'Etat américain à la Défense, Robert gates, a quant à lui déclaré qu'il estimait que l’Iran voulait une arme nucléaire mais n’en avait pas encore pris la décision.
Un officiel de l'administration américaine insistait il y a peu sur le fait qu'il n'y avait pas de désaccord significatif entre les agences de renseignements et les experts américains et que ceci encourageait les efforts de la Maison Blanche à continuer d'essayer d'engager un dialogue diplomatique avec l'Iran, incluant des discussions sur ses ambitions nucléaires. Au sommet du G20 de Pittsburgh, le Président américain a refusé d'écarter l'option militaire tout en continuant à privilégier la diplomatie face à l'Iran alors que lui et ses partenaires britannique et français venaient d'accuser Téhéran d'avoir développé un site nucléaire secret. Au cours de son allocution hebdomadaire, il a exhorté à nouveau Téhéran à coopérer pleinement avec l'AIEA sur le dossier nucléaire et à donner la preuve de ses "intentions pacifiques". "Mon offre d'un dialogue sérieux et significatif pour résoudre ce problème tient toujours", a-t-il déclaré. "Mais l'Iran doit maintenant coopérer pleinement avec l'Agence internationale de l'énergie atomique et agir pour faire la preuve de ses intentions pacifiques". "Les dirigeants iraniens doivent désormais choisir: il peuvent assumer leurs responsabilités et parvenir à s'intégrer dans la communauté des nations. Ou bien ils seront confrontés à une isolation et une pression croissantes, et refuseront cette occasion à leur propre peuple".
En Octobre 2007, Dominique de Villepin expliquait sa position sur l'Iran dans l'émission Ripostes. En quelques mots, tout était dit de l'impasse des négociations sur le nucléaire iranien, de la responsabilité de l'administration Bush et de la montée des tensions dans laquelle la France semblait déjà se livrer pieds et poings liés au moment où Nicolas Sarkozy rendait visite à George W. Bush à Washington (Lire : Iran : Il faut écouter et ré-écouter Dominique de Villepin : http://www.strategic-road.com/pays/analysis/281007_iran_ecouter_villepin.htm ).
Dominique de Villepin vient de rappeler sa position, autrement plus réfléchie que celle de notre Président de la République, sur son site http://www.clubvillepin.fr/ : "Le durcissement n'est pas une solution. Nous devons offrir une perspective au peuple et aux dirigeants iraniens, nous devons offrir une alternative à la politique dans laquelle s'enferment les autorités de Téhéran et qui permette d'améliorer le sort des iraniens. Le rôle de la France n'est pas de faire la leçon, c'est bien sur de rappeler des principes mais ce n'est pas de se situer à la pointe des pays les plus durs vis à vis de l'Iran. Le rôle de la France, son rôle historique, sa mission de peuple ami de l'Iran, c'est bien de faire les propositions, de proposer, parfois avec beaucoup de discrétion, la diplomatie c'est aussi l'art de faire passer des messages sans toujours taper du poing sur la table, avec conviction, avec amitié, pour être utile à la communauté internationale. Ce rôle là c'est le rôle de la France et je crois qu'aucun autre pays dans le monde n'est mieux placé que la France pour débloquer la situation, pour faire comprendre aux autorités iraniennes qu'aujourd'hui leur intérêt c'est d'avancer pour répondre à la pression qui s'exprime en Iran et qui doit conduire ce pays à s'ouvrir. Oui, que l'Iran renonce, que nous ayons un temps de latence qui permette aux iraniens de constater tout le bénéfice qu'ils peuvent tirer de l'ouverture, et je crois qu'alors la France aura changé la donne, et je crois que c'est sa mission".
Avant de faire son show devant l'ONU, notre Président de la République aurait été bien inspiré d'appeler Dominique de Villepin à le conseiller sur l'Iran !




