Repères 09/06/08 - Changement climatique au Sahel
Par Jean-Philippe Miginiac le lundi 9 juin 2008, 11:13 - Repères - Lien permanent

Repères 09/06/08 - Changement climatique au Sahel
« L’alternative aux inondations est, en fait, une absence de précipitations : c’est tout ou rien, et dans tous les cas, cela se traduit par une crise, de façon complètement imprévisible, pour des populations qui comptent parmi les plus pauvres du monde ».
SAHEL: Journal du changement climatique au Sahel – 1er jour
IRIN 03/06/08"OUAGADOUGOU, 3 juin 2008 (IRIN) - Jan Egeland, conseiller spécial du Secrétaire général des Nations Unies sur les conflits, se déplace dans le Sahel cette semaine pour attirer l’attention de la communauté internationale sur la région du monde qui, selon les Nations Unies, subit les conséquences les plus lourdes du changement climatique. M. Egeland livre à IRIN ses impressions dans un journal dont voici les premières lignes, écrites le 2 juin de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso.
« Un débat très académique est en cours actuellement en Europe : on se demande encore si "le climat est déjà en train de changer" et si "le changement climatique est visible aujourd’hui". Ici, au Burkina Faso, ce débat n’a pas lieu, parce que les conséquences parlent déjà d’elles-mêmes ».
« Bien que nous ayons passé la journée [du 2 juin] à rencontrer les représentants du gouvernement et le personnel des Nations Unies, cela m’a ouvert les yeux, surtout les discussions que j’ai eues avec les ministres de l’Agriculture et de l’Environnement. Tous ceux que j’ai rencontrés m’ont donné une kyrielle d’exemples de la manière dont tout ce qui a à voir avec le climat et les précipitations au Burkina Faso a atteint des extrêmes ces 10 dernières années ».
« Le changement climatique au Burkina Faso ne se traduit pas par une réduction des précipitations, mais par leur plus grande imprévisibilité. Et le climat général est devenu bien plus extrême dans sa manière de se manifester : la chaleur, le froid, les hauts et les bas en matière de précipitations ».
« Les populations ne peuvent pas prédire quand la pluie va tomber. Et quand elle tombe, il pleut des cordes. L’année passée, le Burkina Faso a enregistré huit précipitations de plus de 150 millimètres : cela veut dire qu’il y a eu huit inondations dévastatrices dans une période de quatre mois ».
« L’alternative aux inondations est, en fait, une absence de précipitations : c’est tout ou rien, et dans tous les cas, cela se traduit par une crise, de façon complètement imprévisible, pour des populations qui comptent parmi les plus pauvres du monde »...
SAHEL: Journal du changement climatique au Sahel – 2ème jour
IRIN 04/06/08"...« Trop de Maliens ont recours aux armes pour résoudre leurs griefs, à mesure que la croissance démographique galopante, l’épuisement progressif des ressources en eau et la détérioration des terres agricoles et pastorales transforment les voisins en ennemis à travers les vastes régions de cette vieille contrée ».
« Selon mes collègues des Nations Unies qui se trouvent ici, à Bamako, la capitale, des centaines de petits conflits, relativement localisés, font rage à travers le Mali ».
« Et les représentants du service des armes légères de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) m’ont dit que des armes affluaient actuellement ici ; elles proviennent de plusieurs autres pays de la région, qui ont mis fin dernièrement à leurs propres guerres. Selon la CEDEAO, le nombre des fabricants d’armes locaux a également doublé ces quatre ou cinq dernières années au Mali »......Ils m’ont parlé de la diminution et de l’imprévisibilité des précipitations, des pénuries d’eau et de l’avancée progressive du désert du Sahara sur les terres arables du Mali et le fleuve Niger, autant de facteurs qui contraignent les communautés agricoles et pastorales à empiéter sur leurs territoires respectifs et provoquent des affrontements fréquents ».
« Les éleveurs du nord du Mali, où je me rends demain, se sentent apparemment très en marge, eux aussi, du processus de développement en cours dans le sud du pays, une autre source de tension. Dans cette région, certains membres de l’ethnie des Touaregs ont lancé une rébellion, revendiquant l’égalité politique et économique du nord ».
« De même, nous avons évoqué les souffrances des Maliens face à la hausse du prix du riz, et la production de coton, principale culture de rente du pays, décimée par des pluies imprévisibles »...
...« Il semble que les trafiquants de drogue colombiens, qui disposent de fonds illimités pour soudoyer [les populations], payent et se battent pour obtenir le contrôle des itinéraires transsahariens qui leur permettent d’acheminer leurs drogues vers l’Europe et jusqu’au Golfe. Ils sapent [l’autorité du] gouvernement et font régner l’insécurité dans une bonne partie du pays. Je connais, pour avoir travaillé en Colombie, les troubles causés par ces gangs, et je sais combien il est difficile de les déloger une fois qu’ils se sont établis quelque part »...
SAHEL: Journal du changement climatique au Sahel – 3ème jour
IRIN 05/06/08"...« On a dû s’arrêter peut-être 10 fois en chemin vers le lac. Le fleuve Niger lui-même est moins profond [qu’il ne l’était auparavant] et n’alimente donc plus les anciens cours d’eau navigables ; c’est pourquoi une bonne partie de la région antique de Tombouctou est aujourd’hui complètement asséchée, jusqu’à l’immense lac Faguibine compris ».
« Nous avons vu des travailleurs qui s’efforçaient de creuser un nouveau canal, là où passaient auparavant les eaux du fleuve Niger, aujourd’hui évaporées en raison d’un ensemble de facteurs : changement climatique, détérioration de l’environnement et désertification ».« C’était émouvant de rencontrer tellement de gens, qui ont tous dit “c’est une lutte entre la vie et la mort pour nous”, et de voir combien les gens sont certains qu’avec juste des sources d’eau fiables, cette région brûlée par le soleil pourrait redevenir le grenier du Mali. Sur le lit des anciens lacs, ils mènent encore beaucoup d’activités agricoles, mais bien entendu, ce n’est qu’une question de temps avant que tout s’assèche, et puis ce sera la fin pour toutes les sociétés nomades et pastorales de la région ».
« Lorsque nous sommes arrivés au lac Faguibine, il y avait une grande réunion, qui rassemblait tous les chefs communautaires. L’un d’entre eux m’a lancé un vibrant appel, dont je me souviendrai toujours. Il m’a dit : “Je suis orphelin de ce lac mort parce que j’ai vécu et me suis épanoui sur ses rives lorsque c’était encore un endroit merveilleux pour les pêcheurs, les agriculteurs et les éleveurs”. Il s’est avéré que cette personne était l’un des premiers Touaregs de la région »..."
SAHEL: Journal du changement climatique au Sahel – 4ème jour
IRIN 09/06/08« Le Niger, un des pays du monde qui souffrent le plus de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire, se trouve également confronté à des difficultés environnementales parmi les plus graves qu’on puisse imaginer. Ses ressources en eau s’amenuisent, sa croissance démographique est spectaculaire, et ses éleveurs et ses agriculteurs se disputent l’exploitation de ses rares terres fertiles »...
...« Pour moi qui suis norvégien, il était assez éprouvant de passer une journée ainsi, par 44 degrés, sous un soleil de plomb, mais cela nous a permis de voir très clairement comment le fleuve Niger, qui donne vie à une bonne partie du pays et, bien sûr, de la région, est en train de disparaître ».
« De vastes régions qui étaient autrefois toujours sous les eaux sont aujourd’hui totalement asséchées, même lorsque les communautés riveraines s’efforcent de les sauver ».
« [Les habitants] ont creusé des tranchées dans des terres stériles, totalement rongées par les crues éclairs et les sécheresses graves. Lorsque la saison des pluies arrivera, ces tranchées retiendront l’eau pendant plus longtemps pour permettre à la végétation de pousser, tout en empêchant les crues de provoquer un déversement supplémentaire de sable dans le fleuve ».
« Le fleuve a trois problèmes : d’abord, en raison de la diminution des précipitations, provoquée par le changement climatique, moins d’eau s’y déverse ; ensuite, l’explosion démographique se traduit par une utilisation accrue de l’eau pour l’irrigation et la consommation humaine ; enfin, avec la désertification et la dégradation de l’environnement, les voies d’eau s’envasent ».
« Globalement, il s’agit là encore d’un douloureux rappel de la manière dont la dégradation de l’environnement et le réchauffement climatique tuent la vie dans ce pays ; de la façon dont l’humanité lutte face au changement climatique »...
SAHEL: Journal du changement climatique au Sahel – 5ème jour
IRIN 10/06/08"...« Aujourd’hui, nous sommes allés voir ce qui était autrefois le lac Tchad, dans l’est du Niger, et qui s’étendait encore dans les années 1960 sur une superficie totale de 25 000 kilomètres carrés, dont 4 000 kilomètres carrés sur le territoire nigérien. Depuis que les sécheresses sont devenues récurrentes, dans les années 1970, le lac a rapetissé de sorte qu’au Niger, il a complètement disparu. Il s’agit d’une crise environnementale extrêmement dramatique, aux conséquences très lourdes pour des centaines de milliers de personnes »...
...« Comme me l’a expliqué le ministre nigérien de l’Eau, qui a traversé le désert à mes côtés, à bord d’une des nombreuses voitures de notre convoi, il y a déjà de nombreux conflits entre et chez les nomades et les agriculteurs du Niger, et entre les divers groupes ethniques, en raison de la rareté des ressources. D’autres ont estimé qu’il y avait autour du lac Tchad pas moins de 30 groupes armés nommés ou plus, et que les possibilités d’une recrudescence des conflits étaient innombrables »..."
