Analyse 24/07/06 - Crise libanaise : le piège israélien ?
Par Jean-Philippe Miginiac le lundi 24 juillet 2006, 22:02 - Analyses - Lien permanent
Analyse 24/07/06 - Crise libanaise : le piège israélien ?
Les analystes se sont vite perdus en conjectures sur l’ampleur catastrophique de la soudaine attaque israélienne au Liban, en représailles à ce que le Premier Ministre Ehud Olmert a qualifié d’ " acte de guerre ", l’enlèvement de deux soldats israéliens par le Hezbollah.
Certains y ont vu un complot des néocons (William Kristoll ne s’est-il pas d’ailleurs immédiatement écrié " C’est notre guerre " dans un article du Weekly Standard). Le plan d’une " guerre de trois semaines " aurait été dévoilé il y a un an par un officier supérieur israélien devant plusieurs Think Tanks à Washington et l’assaut israélien aurait été planifié lors d’une rencontre secrète, les 17 et 18 juin pendant la Conférence de l’American Enterprise Institute de Beaver Creek dans le Colorado, entre le Vice-Président américain Dick Cheney et le leader israélien du Likoud Benjamin Netanyahou. Lors de cette rencontre l’américain aurait donné à l’israélien son feu vert pour détruire à la première occasion le Hamas et le Hezbollah et Netanyahou aurait répercuté l’accord américain au Premier Ministre Ehud Olmert et à l’armée israélienne. Le fait que ni Ehud Olmert, ni son Ministre de la Défense ne soient d’anciens vétérans militaires aurait renforcé le poids politique de l’armée israélienne pour forcer une décision immédiate après l’enlèvement des soldats israéliens. Le plan d’attaque aurait également été étudié en conjonction avec Donald Rumsfeld et le Pentagone pour permettre des réapprovisionnements immédiats de l’armée israélienne en armes et bombes de haute précision guidées par laser.
Que l’armée israélienne suive un plan soigneusement prédéterminé paraît évident. N’est-ce pas, d’ailleurs, le travail permanent des militaires que de préparer des plans de guerre répondant à tous les scénarios possibles. Le plan exécuté par les forces aériennes israéliennes, avec la destruction méthodique et systématique des infrastructures libanaises et le blocus terrestre, maritime et aérien du pays, témoigne cependant d’un choix systémique de cibles et d’objectifs de guerre sans rapports forcément directs avec le Hezbollah. Le plan vise d’abord la destruction de l’Etat libanais en tant que tel et Ehud Olmert le confirmait d’ailleurs lui-même aux premières heures de l’assaut israélien : " Je veux qu’il soit clair que les évènements de ce matin ne sont pas un acte de terreur mais l’acte d’un état souverain qui a attaqué Israël sans raison ". Faut-il voir dans ce plan un aveu d’impuissance à combattre directement le Hezbollah qu’Israël n’a pas réussi à désarmer en 18 ans d’occupation du Sud-Liban et une stratégie indirecte, forcément inscrite dans le moyen terme, de rupture des capacités du Hezbollah par destruction de sa logistique et communication périphérique ? Faut-il voir dans ce plan une dérive " pentagonesque " de l’armée israélienne dont la doctrine serait, elle aussi, envahie par l’influence du concept américain de " schock & awe " : emploi massif de l’aviation et des armes et bombes de haute précision pour emporter la décision autant par puissance destructrice que par terreur psychologique ? Les conséquences d’un tel plan sont de toutes façons terribles pour le Liban, et indirectement pour Israël, tant il est évident que son efficacité ne peut qu’être très vite dégradée par les conséquences insoutenables des dégâts collatéraux, erreurs d’identification de cibles… multiplication des victimes civiles… montée des critiques internationales…
Et moins de deux semaines après le début de l’offensive, l’armée israélienne semble d’ailleurs déjà indécise, incertaine, devant ce qu’il faudrait déjà appeler son échec, l’insuffisance de l’opération aérienne seule à réduire les forces et capacités du Hezbollah et la montée rapide des appels au cessez-le-feu de la diplomatie internationale alors que roquettes et missiles du Hezbollah pleuvent chaque jour sur la ville israélienne d’Haifa. La mobilisation timide de quelques milliers de réservistes et l’accumulation hésitante de forces terrestres à la frontière du Sud-Liban cachent mal la volonté d’éviter l’enlisement et les risques d’un envahissement terrestre ayant déjà échoué dans le passé. Tsahal semble d’ailleurs plus chercher à contraindre la population du Sud-Liban à abandonner ses terres pour se réfugier plus au Nord qu’à se précipiter dans la perspective d’une guerre de résistance de longue haleine à l’image de ce qu’il se passe chaque jour en Irak (ce qui était probablement le piège tendu par le Hezbollah). Le Sud-Liban laisserait alors place à un vaste no-man’s-land où pourrait se déployer une force internationale mettant Israël hors de portés d’un Hezbollah enraciné au sein de la population civile libanaise.
Faut-il alors voir dans le plan d’attaque israélien un piège, une volonté délibérée de contraindre la communauté internationale à ré-intervenir dans un Liban totalement détruit et à occuper militairement le Sud-Liban pour, enfin, combattre et forcer au désarmement du Hezbollah et prévenir le risque terroriste qu’Israël n’aurait pu éviter en cas de montée des tensions avec l’Iran ? Seul George W. Bush, alors, n’aurait pas compris ! Piégé par une caméra et un micro de télévision lors du sommet du G8 à Saint Petersbourg, il s’en remettait totalement à Condoleeza Rice, " Elle va y aller, je crois que Condi va y aller assez rapidement ", et donnait à la crise une explication pour lui limpide, " Ce qu'ils doivent faire, c'est amener la Syrie à faire en sorte que le Hezbollah cesse de semer la merde, et ce sera fini ".
Condoleeza Rice a, elle, parfaitement compris et y est allée. Elle a déjà déclaré que les Etats-Unis étaient ouverts à la nouvelle proposition israélienne (est-ce une coïncidence) d’Ehud Olmert et de son Ministre de la Défense affirmant maintenant qu’Israël souhaite qu’une force internationale occupe le Sud-Liban et désarme le Hezbollah. Etats-Unis et Israël laissent même déjà entendre que cette force, 10.000 à 20.000 hommes, pourrait être composée de soldats français et turcs, les Etats-Unis ne pouvant intervenir car étant par ailleurs trop engagés en Irak et en Afghanistan. Et John Bolton, ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU, a même déclaré que l’administration Bush soutiendrait l’idée d’une force internationale " peut-être autorisée par le Conseil de Sécurité mais ne portant pas le casque de l’ONU ", ajoutant à l’évocation d’une tutelle éventuelle de l’OTAN " c’est une nouvelle idée à prendre très au sérieux ". Condoleeza Rice vient quant à elle de décrire les tourments du Liban comme " les douleurs de naissance d’un nouveau Moyen-Orient ", ajoutant " c’est un Moyen Orient différent. C’est un nouveau Moyen-Orient. C’est dur, nous passons par des temps très violents ". Un " nouveau " Moyen-Orient suppose pourtant un accord politique préalable et aucune force internationale ne pourra réussir sans accord politique préalable.
Copyright © Jean-Philippe Miginiac - Tous droits réservés

Commentaires
Je trouve que la communauté internationale a peu réagit face à l'attaque visiblement préméditée de deux démocraties régulièrement élues, par une troisième... Imaginerait-on la France attaquer l'Espagne parce que des terroristes basques espagnols perpétuent des attentats sur Bayonne et/ou enlèvent des personnels militaires?
merci