Analyse 30/06/06 - Bush, Condi… et les autres…

La logique stratégique de l’administration Bush est d’une limpidité totale et est acceptée aussi bien par les néo-conservateurs, les conservateurs modérés, les réalistes et les libéraux : Les Etats-Unis sont, veulent et doivent rester la première puissance mondiale, au besoin par la force militaire. Une des deux puissances rivales, la Chine, a une dépendance vitale vis à vis de ses approvisionnements énergétiques actuels et futurs en provenance du golfe persique et d’Asie centrale. L’autre puissance rivale, la Russie est profondément engagée en Iran, en Asie centrale et dans le Caucase. Les Etats-Unis auraient donc un avantage stratégique majeur s’ils s’assurent une position dominante dans le golfe persique et en Asie centrale. Cette idée est la pierre angulaire de la politique américaine des dernières décennies, quelque soit l’administration, républicaine ou démocrate, au pouvoir à Washington.

L’administration Bush a cependant innové dans la méthode en occupant militairement deux pays de la région au nom de la guerre contre le terrorisme, en menaçant directement un troisième au prétexte d’une menace nucléaire imminente, et en annonçant fort son objectif d’imposer changements de régime, démocratie et marché libre style USA dans la région. Depuis le début de l’année 2006, la pression de Washington sur le problème nucléaire iranien s’est ainsi sensiblement accrue, aboutissant, le 8 Mars, au renvoi du dossier de l’International Atomic Energy Agency devant le Conseil de Sécurité. Les débats internes de l’Administration Bush s’étaient auparavant cristallisés au cours de nombre de réunions et de consultations d’experts qui, semble t-il, avaient abouti à la victoire des " durs " et à la mise en place d’une campagne soutenue contre Téhéran. Condolezza Rice n’affirmait-elle pas elle même, le 27 Février dernier devant la Commission Budgétaire du Sénat, que l’Iran était " la banque centrale du terrorisme dans le monde ", propos réitérés à maintes reprises depuis, ajoutant le 10 Mars, devant le même Sénat, qu’il n’y avait pas pour les Etats-Unis de plus grand défi " que celui de l’Iran dont les agissements mènent à développer un Moyen Orient qui serait à 180 degrés différent du Moyen Orient que nous voulons voir se développer… Nous n’avons pas de problème avec le peuple iranien. Nous voulons que le peuple iranien soit libre. Notre problème est avec le régime iranien ".

Selon les confidences faites au Washington Post par des experts de la Hoover Institution, les propos du Président George W. Bush, du Vice-Président Dick Cheney et de Stephen J. Hadley, Conseiller à la Sécurité Nationale à la Maison Blanche, étaient alors encore plus explicites au cours de réunions tenues en leur présence, réunions desquelles émergeait le sentiment que l’Administration Bush évoluait vers une politique encore plus dure contre le régime iranien. La position des extrémistes de Washington s’était d’ailleurs exprimée avec force avec le discours de Dick Cheney, interrompu 48 fois par les applaudissements, qui déclarait le 7 Mars dernier devant le très néo-conservateur " American Israel Public Affairs Committee " (AIPAC) que " la communauté internationale est prête à infliger [à l’Iran] des conséquences significatives ", ce qui en langage diplomatique équivaut à une menace militaire, ces déclarations intervenant après celles, le 5 Mars devant le même cénacle, de l’Ambassadeur des Etats-Unis auprès des Nations Unies, John Bolton, menaçant l’Iran de " tangibles et douloureuses conséquences ".

Le 8 Mars, Joseph Cirincione, alors directeur du projet non-prolifération au Carnegie Endowment for International Peace, avouait son trouble, notant que l’intervention de Dick Cheney pourrait laisser penser aux autres pays que le véritable agenda des Etats-Unis avait pour objectif un changement de régime à Téhéran et qu’ils utilisaient le problème nucléaire pour arriver à leurs fins, risquant de mettre à mal la position commune acquise entre Etats-Unis et Europe. Joseph Cirincione affirmait enfin qu’il croyait savoir que le bureau du Vice-Président américain considérait très sérieusement une option militaire contre Téhéran, ce qui pour lui conduirait les Etats-Unis au désastre.

Le 16 Mars, présentant la nouvelle doctrine, ajustée, de la National Security Strategy (NSS), Stephen Hadley affirmait " que la doctrine de pré-emption reste saine et qu’elle doit rester part intégrale de notre stratégie de sécurité nationale ". Le nouveau texte insistait cependant beaucoup plus que le précédent sur la diplomatie et l’action internationale concertée mais soulignait particulièrement le désir de George W. Bush de faire de l’extension de la démocratie la base fondamentale de la politique étrangère des Etats-Unis malgré les critiques de plus en plus affirmée de plusieurs représentants du Parti républicain. Concernant particulièrement l’Iran, le texte stigmatisait directement le régime iranien : " Les Etats-Unis ont d’importantes inquiétudes concernant l’Iran. Le régime iranien sponsorise le terrorisme, menace Israël, cherche à contrecarrer la paix au Moyen Orient, désorganise la démocratie en Irak, et refuse les aspirations de son peuple pour la liberté ". Une lecture attentive du texte, non relevée par les médias, permettait cependant d’en extraire la phrase suivante :  " Le problème nucléaire et nos autres inquiétudes peuvent finalement être résolus seulement si le régime iranien prend les décisions stratégiques de changer ces politiques, ouvre son système politique, et donne la liberté à son peuple. Ceci est le but suprême de la politique des Etats-Unis ".

" Changement de régime " ou " changement de la politique du régime " ? La politique américaine basculait brutalement, le 31 Mai, d’un objectif de changement de régime, poursuivi dans un cadre unilatéral, à un objectif de changement de la politique du régime  iranien, poursuivi dans un cadre multilatéral, avec l’annonce par Condolezza Rice de la décision des Etats-Unis de joindre la table des négociations de la troïka européenne sous condition que l’Iran " suspende " ses activités d’enrichissement de l’uranium. Ce revirement inattendu apparaît pour beaucoup d’analystes, notamment en Europe et en Russie, comme une posture temporaire destinée à affaiblir la pression des appels à la négociation directe lancés tant par Téhéran que par la troïka européenne. Il pourrait pourtant bien s’agir, au contraire, d’un revirement stratégique majeur qui verrait Georges W. Bush décidant in fine de soutenir la position du Département d’Etat et l’application d’une nouvelle stratégie multilatérale de dissuasion, d’isolation et de " containment " de l’Iran.

La réaction des " durs " à Washington semble cependant confirmer la persistance d’un intense bras de fer idéologique au sein même et dans l’environnement proche de la Maison Blanche et la possibilité d’un nouveau revirement en fonction des rapports de force de l’instant (Georges W. Bush est-il capable de penser et de décider par lui-même ?). Dès le lendemain de l’annonce faîte par Condolezza Rice, en effet, un éditorial du Wall Street Journal exprimait clairement la crainte des " durs " à voir les Etats-Unis contraints à des concessions et montrait qu’ils n’entendaient pas abandonner la partie dans les mains du Département d’Etat : " Déjà hier l’Iran s’appropriait les négociations directes en demandant que toute négociation soit ‘sans pré condition’. Ceci était entièrement prévisible, et vous pouvez faire le pari que cette nouvelle demande iranienne trouve des échos à Paris, à Moscou et dans certains quartiers de Washington ". Le même jour, dans un article du National Review, les néo-conservateurs de l’American Enterprise Institute stigmatisaient l’" erreur " du Gouvernement : " Les dommages causés par l’offre de Rice au peuple d’Iran peuvent être irréversibles. Elle dit que ‘le Président Bush’ veut une relation nouvelle et positive entre le peuple américain et le peuple iranien’. Mais s’il en est ainsi pourquoi reconnaître et légitimer le régime non élu qui les oppresse ? ".

Depuis, le dépit, la rage et la contre-attaque des néo-conservateurs ne cessent de s’exprimer avec de plus en plus de force, Michael Ledeen (également de l’American Enterprise Institute) s’en prenant par exemple violemment à Condoleeza Rice dans National Review du 7 Juin, sous le titre " Bill Clinton est-il encore Président ? " : " De temps à autres certains clowns ont suggéré que nous envoyons Bill Clinton pour négocier avec les Mollahs en notre nom… Je suppose que c’est juste une question de temps avant que Condi n’emprunte un des chapeaux d’Albright (ndlr Madeleine Albright, Secrétaire d’Etat de Bill Clinton) et n’aille à Téhéran pour danser avec leur dictateur… En ce moment la plupart de nos dirigeants essayent désespérément de se convaincre eux-mêmes qu’il existe une sortie, que nous pouvons faire un grand marchandage, que nous n’avons pas à affronter les Mollahs. C’est l’illogique de l’apaisement si bien décrite par Churchill après Munich. Chamberlain, disait-il, avait à choisir entre la guerre et le déshonneur. Chamberlain choisit le déshonneur et il eut la guerre. C’est le risque que prennent nos dirigeants aujourd’hui ".

Et pendant que Washington bruisse des rumeurs d’une liaison extraconjugale de Georges W. Bush avec Condi, c’est Richard Perle lui-même, " Prince des ténèbres " et des néocons, ancien ultra-belliciste du Defence Policy Board (aujourd’hui à l’American Enterprise Institute) qui signe le 25 Juin un retour fracassant sur la scène politique américaine dans un article publié par le Washington Post sous le titre " Pourquoi Bush clignote t-il sur l’Iran ? (Demandez à Condi) ". Dans cet article, Richard Perle s’en prend directement à Georges W. Bush  : " Comment se fait-il que Bush, qui a fait le serment que sous sa surveillance ‘les pires armes ne tomberont pas dans les pires mains’, ait choisi une si ignominieuse retraite ? ", suggérant que Georges W. Bush est aujourd’hui quasiment une marionnette dans les mains de Condoleeza Rice. Richard Perle lance aussi un appel au Président (et derrière lui à Dick Cheney) pour que la Maison Blanche retrouve le chemin de la guerre contre l’Iran : " Je sais qu’il n’est pas trop tard pour nous, qu’il n’est pas trop tard pour donner substance aux mots de Bush, qu’il n’est pas trop tard pour racheter notre honneur ".


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