Analyse 26/03/06 - Négociations USA-Iran : Trop tard pour les pragmatiques ?

Le 14 Mars dernier, le leader chiite irakien Abdel-Aziz al-Hakim révélait avoir demandé aux iraniens de rencontrer le « Grand Satan ». Deux jours plus tard, Ali Larijani, qui préside le Conseil National de Sécurité iranien et est connu pour être très proche du « guide suprême » iranien, l’Ayatollah Ali Khamenei, annonçait que Téhéran était prêt à des discussions avec les Etats-Unis, suggérant que les deux pays travaillent à surmonter leur mutuelle défiance.

Ce même 16 Mars l’ancien Président réformiste iranien, Mohammed Khatami, laissait le site internet Rooz Online, tenu par ses proches, révéler qu’il avait reçu, lors d’une visite en Allemagne, un message transmis par un officiel américain l’avertissant que les Etats-Unis bombarderaient les sites nucléaires iraniens « si il n’y a aucune percée dans la résolution du dossier nucléaire iranien un mois après qu’il soit transmis au Conseil de Sécurité » et qu’il avait immédiatement transmis lui même ce message au Conseil National de Sécurité iranien.

La première réaction officielle du Secrétaire d’Etat américain, Condolezza Rice, à l’acceptation iranienne d’engager des négociations avec les Etats-Unis aura été de relever, le 17 Mars dernier, que « cela pourrait être utile », notant que l’Ambassadeur US en Irak, Zalmay Khalilzad, avait été autorisé (par elle et par Georges W. Bush) à discuter de l’Irak avec l’Iran depuis la fin de l’année 2005.

Fin Décembre, début Janvier, en effet, Zalmay Khalilzad aurait adressé, selon le journal londonien Al-Hayat, un message aux autorités iraniennes, leur proposant une coopération sur l’Irak. Georges W. Bush inclinait alors à soutenir les tentatives de Condolezza Rice et Zalmay Khalilzad à tenter de résoudre les dérives sectaires en Irak avec l’aide de Téhéran, contre l’avis des partisans d’une ligne dure permanente avec Téhéran. Ceux-ci, regroupés autour du Vice-Président Dick Cheney et du Secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, soutenaient quant à eux et soutiennent toujours une stratégie de confrontation, d’isolation diplomatique de Téhéran et de « changement de régime » en Iran sans interférence avec le dossier irakien. Dick Cheney et Donald Rumsfeld craignaient que des négociations même limitées à l’Irak n’accroissent la pression pour des discussions bilatérales sur le problème nucléaire et les intérêts iranien de sécurité, négociations qu’ils refusaient, mais ils n’avaient cependant pas rejeté les démarches de Zalmay Khalilzad tant ils étaient persuadés d’un refus des iraniens à discuter seulement du problème irakien et, effectivement, le Ministre iranien des Affaires Etrangères aurait alors rejeté une telle perspective.

Zalmay Khalilzad serait revenu plus récemment à la charge, selon les déclarations faites au Sunday Times de Londres par un officiel des services secrets iraniens, et les iraniens auraient alors accepté des discussions sur l’Irak sans aucune garantie d’extension au problème nucléaire et à l’ensemble des problèmes de sécurité iraniens.

Depuis le premier rejet par les iraniens des propositions de Zalmay Khalilzad, la pression de Washington sur le problème nucléaire iranien s’est faite beaucoup plus forte, aboutissant, le 8 Mars, au renvoi du dossier de l’International Atomic Energy Agency devant le Conseil de Sécurité. Les débats internes de l’Administration Bush s’étaient récemment cristallisés au cours de nombre de réunions et de consultations d’experts qui, semble t-il, ont abouti à la victoire des « durs » et à la mise en place d’une campagne soutenue contre Téhéran. Condolezza Rice n’affirmait-elle pas elle même, le 27 Février dernier devant la Commission Budgétaire du Sénat, que l’Iran était « la banque centrale du terrorisme dans le monde », propos réitérés à maintes reprises depuis, ajoutant le 10 Mars, devant le même Sénat, qu’il n’y avait pas pour les Etats-Unis de plus grand défi « que celui de l’Iran dont les agissements mènent à développer un Moyen Orient qui serait à 180 degrés différent du Moyen Orient que nous voulons voir se développer… Nous n’avons pas de problème avec le peuple iranien. Nous voulons que le peuple iranien soit libre. Notre problème est avec le régime iranien ».

Selon les confidences faites au Washington Post par des experts de la Hoover Institution, les propos de George W. Bush, de Dick Cheney et de Stephen J. Hadley, Conseiller à la Sécurité Nationale à la Maison Blanche, étaient encore plus explicites au cours de réunions tenues en leur présence, réunions desquelles émergeait le sentiment que l’Administration Bush évoluait vers une politique encore plus dure contre le Gouvernement iranien. La position des extrémistes de Washington s’était d’ailleurs exprimée avec force quelques jours auparavant avec le discours de Dick Cheney, interrompu 48 fois par les applaudissements, qui déclarait le 7 Mars dernier devant le « American Israel Public Affairs Committee » (AIPAC) que « la communauté internationale est prête à infliger [à l’Iran] des conséquences significatives », ce qui en langage diplomatique équivaut à une menace militaire, ces déclarations intervenant après celles, le 5 Mars devant le même cénacle, de l’Ambassadeur des Etats-Unis auprès des Nations Unies, John Bolton, menaçant l’Iran de « tangibles et douloureuses conséquences ».

Le 8 Mars, Joseph Cirincione, directeur du projet nonprolifération au Carnegie Endowment for International Peace,  avouait son trouble, notant que le Vice-Président Dick Cheney avait été le premier architecte de la guerre en Irak « dans laquelle il a fondamentalement trompé le monde, trompé le peuple américain, donné beaucoup de fausses informations… », notant également que l’intervention de Dick Cheney pourrait laisser penser aux autres pays que le véritable agenda des Etats-Unis concerne un changement de régime à Téhéran et qu’ils utilisent le problème nucléaire pour arriver à leurs fins, risquant de mettre à mal la position commune acquise entre Etats-Unis et Europe. Joseph Cirincione notait enfin qu’il croyait savoir que le bureau du Vice-Président américain considérait très sérieusement une option militaire contre Téhéran, ce qui pour lui conduirait les Etats-Unis au désastre.

Le 13 Mars George W. Bush choisissait la tribune de la Foundation for the Defence of Democracies, un des groupes de néo-conservateurs les plus durs, pour lancer une nouvelle campagne de soutien à sa politique en Irak « Le peuple irakien a fait son choix… les irakiens ont montré au monde qu’ils veulent un avenir de liberté et de paix et qu’ils veulent s’opposer aux minorité violentes ».

Le choix par George W. Bush de la Foundation for the Defence of Democracies n’est certainement pas indifférent. En son sein siège Clifford May, son directeur, qui réfère à Michael Ledeen de l’American Enterprise Institute pour identifier l’Iran comme « exerçant maintenant le contrôle effectif du Hezbollah, d’Ansar al-Islam, d’al Qaeda, de Jaish-e-Muhammad, Jaish-e-Mahdi, et Jaish-e-Huti (Yemen) jusqu’aux armées chiites d’Irak, du Yemen, d’Afghanistan, de Syrie, et d’une partie de l’Arabie Saoudite, aussi bien que les mouvements islamistes de Thailande, de Malaisie, et d’Indonésie ». Au sein de la Fondation siège également, Frank Gaffney, président du très néo-conservateur Centre for Security Policy, qui affirmait récemment que le programme de missiles iraniens avait été étudié pour faire exploser une bombe nucléaire « dans l’espace au dessus des Etats-Unis, délivrant une pulsation électromagnétique de grande puissance qui pourrait réduire les Etats-Unis à une société préindustrielle en l’espace d’un clignement de paupières ». Au sein de la Fondation, toujours, siège aussi Bill Kristoll, éditeur du Weekly Standard, une des principales tribune des néo-conservateurs dans la presse, James Woolsey, ancien directeur de la CIA et avocat permanent de la thèse selon laquelle Saddam Hussein aurait joué un rôle dans les attentats du 9/11, Richard Perle, ancien ultra-belliciste du Defence Policy Board aujourd’hui à l’American Enterprise Institute, qui aurait récemment suggéré lors d’un débat devant l’American Israel Public Affairs Committee que 12 bombardiers B2 suffiraient à régler le problème du nucléaire iranien.

Le 16 Mars, présentant la nouvelle doctrine, ajustée, de la National Security Strategy (NSS), Stephen Hadley, Conseiller à la Sécurité Nationale à la Maison Blanche et membre du groupe des durs,  affirmait « que la doctrine de pré-emption reste saine et qu’elle doit rester part intégrale de notre stratégie de sécurité nationale ». Le nouveau texte insiste cependant beaucoup plus que le précédent sur la diplomatie et l’action internationale concertée mais souligne particulièrement le désir de George W. Bush de faire de l’extension de la démocratie la base fondamentale de la politique étrangère des Etats-Unis malgré les critiques de plus en plus affirmée de plusieurs représentants du Parti républicain dont le Sénateur Hagel : « vous ne pouvez pas à mon avis juste imposer une forme démocratique de gouvernement à un pays qui n’a ni histoire, ni culture et ni tradition de démocratie ». Condolezza Rice reconnaît à cet égard des différences d’opinion croissantes. «  Il y a un débat, et je pense que c’est un débat qui est sain » réponds t-elle aux critiques, ajoutant aussitôt « c’est manifestement un réel grand changement dans la politique étrangère américaine, de mettre la promotion de la démocratie en son centre. Et les gens doivent saisir très sérieusement ce que le Président fait et est déterminé à faire ».

Le 17 Mars, une publication proche de la ligne des durs de Washington révélait que les Etats-Unis planifiaient pour Mai un important exercice naval dans le Golfe pour tester sa réponse à un éventuel blocage naval iranien du Détroit d’Ormutz. Le 18 Mars, dès le lendemain de l’appréciation timide de Condolezza Rice sur la prochaîne ouverture de négociations avec l’Iran, Stephen J. Hadley relevait avec force que Zalmay Khalilzad avait été autorisé à discuter avec les iraniens uniquement sur leur ingérence en Irak et sur le fait qu’ils apportent « confort et, dans certains cas, équipement aux terroristes qui tuent des irakiens et qui tuent des membres des forces de la coalition », et s’empressait de dénigrer ces négociations, affirmant qu’elles étaient « simplement un truc des iraniens pour tenter de détourner la pression qu’ils ressentent à New York ». Hadley suggérait de plus qu’il n’était aucun besoin de négocier avec l’Iran puisque « nous discutons en permanence : nous faisons des déclarations et ils font des déclarations ».

Le même jour, Scott McClellan, attaché de presse de la Maison Blanche, insistait sur le fait que les négociations resteraient cantonnées à la situation en Irak et ne concerneraient pas le programme nucléaire iranien tandis qu’un officiel US de haut niveau, discutant avec des journalistes sous le sceau de l’anonymat, traitait l’offre iranienne de « coup »,  ajoutant que Washington ne participerait à ces discussions que pour éviter les critiques affirmant que les Etats-Unis ne font pas tout ce qu’ils peuvent pour éviter les sanglantes confrontations entres irakiens. Un autre officiel de la Maison Blanche poursuivait au même moment d’autres journalistes pour leur affirmer que l’offre iranienne était « de la réclame » et Zalmay Khalilzad déclarait au journal Le Monde « Nous sommes prêts à parler avec tous les voisins de l'Irak, l'Iran inclus. Mais, soyons clairs, il ne s'agit pas de négocier l'avenir de l'Irak avec eux. Nous avons quelques soucis concernant la politique qu'ils mènent et le rôle qu'ils entendent jouer en ce qui concerne l'Irak. Nous allons en parler avec eux, nous sommes ouverts à une discussion sur toutes les questions à propos de ce pays. Ils ont les leurs, nous avons les nôtres, nous en parlerons. Vous savez, ce n'est pas la première fois que je fais cela avec les Iraniens, ce n'est pas nouveau pour moi ».

Trop tard pour les pragmatiques ? Le 20 Mars Georges W. Bush, dans un discours prononcé à Cleveland, manifestait son espoir de voir résoudre le problème iranien par la diplomatie, avertissant dans le même temps Téhéran que la force militaire serait utilisée si nécessaire.

Georges W. Bush a confirmé son accord pour des négociations, estimant qu'elles serviraient à montrer à l'Iran « ce qui est bien et mal dans leurs activités à l'intérieur de l'Irak » et l’Ayatollah Ali Khamenei a déclaré lui aussi approuver le principe de discussions avec les Etats-Unis sur l’Irak : « si les responsables iraniens peuvent faire comprendre aux Etats-Unis quelques questions relatives à l'Irak, ces négociations ne posent aucun problème … Mais si ces pourparlers donnent lieu à des intimidations de la partie trompeuse, alors ils seront proscrits ». L’Ayatollah Ali Khamenei dérogeait ainsi à un décret de l’Ayatollah Ruhollah Khomeini datant de 1979, interdisant toute négociation directe avec le « Grand Satan ». 


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