Analyse 18/02/06 - L’Arabie Saoudite regarde à l’Est (I) Le pétrole, mais pas que le pétrole
Par Jean-Philippe Miginiac le samedi 18 février 2006, 21:10 - Analyses - Lien permanent
Analyse 18/02/06 - L’Arabie Saoudite regarde à l’Est (I) Le pétrole, mais pas que le pétrole
L’objectif annoncé par George W. Bush lors de son dernier discours sur l’état de l’Union , réduire de 75% d’ici 2025 les importations américaines de pétrole en provenance du Moyen-Orient, a surpris les responsables saoudiens ! Jusqu’à ces dernières semaines, le gouvernement US faisait en effet pression sur Riyad pour que l’Arabie Saoudite pompe toujours plus de son pétrole pour satisfaire la demande et faire baisser les cours du baril et, il y a moins d’un an, Georges W. Bush lui même demandait au Roi Abdallah d’augmenter ses capacités de production et de raffinage . En réponse, l’Arabie Saoudite avait présenté à Georges W. Bush un plan d’investissement de 50 milliards de dollars pour booster ses capacités , proposant même de construire des raffineries… aux Etats-Unis, et le Roi Abdallah avait inauguré, le 19 Novembre 2005 à Riyad, le secrétariat de l’ « International Energy Forum » qu’il venait de créer pour améliorer le dialogue entre producteurs et consommateurs de pétrole .
Après la surprise, les commentaires à contre-pied du Ministre saoudien du Pétrole, Ali Al-Naimi, se disant confiant que l’Arabie Saoudite sera capable d’accroître ses capacités de production pétrolière de 11 millions de barils/jour à 12,5 millions de barils/jour dans les quatre prochaines années et d’augmenter ses capacités de raffinage de 50% dans les cinq prochaines années, montraient la considération limitée des saoudiens pour les déclarations de George W. Bush : « Ce qui nous concerne, ce sont toutes les paroles selon lesquelles on ne veut plus de notre pétrole… Ce n’est pas un choc majeur mais c’est quelque chose à prendre en considération » .
Depuis 2001, en effet, l’Arabie saoudite a subtilement réorienté sa stratégie pétrolière et ses investissements vers l’Asie et un partenariat stratégique sino-saoudien a pris de l’ampleur aux côtés du partenariat stratégique saudi-états-uniens mis à mal par les attentats du 11 Septembre. Et ce n’est pas une coïncidence si le premier voyage officiel du Roi Abdallah depuis son accession au trône au mois d’Août dernier ait eu pour destination l’Asie avec une première escale à Pékin le 22 Janvier dernier. D’importants accords bilatéraux, économiques et politiques, y ont été signés avant que le Roi Abdallah ne s’envole pour l’Inde, autre économie en plein boom dont la croissance nécessite de fortes importations de pétrole. Ce n’est pas une coïncidence non plus si les médias saoudiens et arabes, qui le plus souvent reflètent les vues du pouvoir en place, ont qualifié ces visites de « nouvelle ère » et de « changement stratégique dans la politique étrangère du Royaume » . L’ancien ambassadeur des Etats-Unis en Arabie Saoudite lors de la première guerre du golfe relevait, quant à lui, la perte d’influence de son pays : « la monogamie n’est plus suffisante pour les saoudiens. Ils ont décidé de prendre deux autres femmes. C’est un mouvement logique pour les saoudiens, pas contre les Etats-Unis, mais un pas en avant contre trop de dépendance envers l’Amérique » . A quelques semaines de la visite d’Etat que doit y effectuer le Président français, Jacques Chirac, le royaume saoudien s’inscrit dorénavant dans un monde multilatéral.
Depuis 1990, année où les deux pays ont établi des relations diplomatiques, la Chine cultive soigneusement ses relations avec l’Arabie Saoudite qui est devenu son premier partenaire commercial au Moyen-Orient, le commerce bilatéral ayant représenté 15 milliards de dollars en 2005, contre 10 en 2002, et devant atteindre 20 milliards de dollars en 2010. Le pétrole saoudien représente aujourd’hui 17% des importations totales de pétrole en Chine et, en raison de la dominance de l’Arabie Saoudite sur les marchés énergétiques mondiaux, la Chine focalise de plus en plus son attention sur le royaume . Premier signe de cette fixation, la visite à Riyad (et à Damman, cœur du pétrole saoudien) du Président Jiang Zemin, en Novembre 1999, avec la signature d’un accord de coopération pétrolière déjà qualifié de « partenariat stratégique » . L’accord stipulait que l’Arabie Saoudite ouvrait à la Chine ses marchés intérieurs de pétrole et de gaz, à l’exception des activités amont d’exploration et de production, et que la Chine ouvrait à SAUDI ARAMCO, la compagnie nationale saoudienne, ses activités pétrolières en aval (produits raffinés vendus à l’utilisateur final). Dès 2002 le royaume était devenu le premier fournisseur étranger de pétrole brut à la Chine et Pékin avait attiré les premiers capitaux saoudiens nécessaires à la mise à niveau et à l’expansion de ses capacités de raffinage. L’Arabie Saoudite est ainsi devenu le premier fournisseur de produits pétrochimiques pour l’industrie textile chinoise, y remplaçant la Corée du Sud et les autres fournisseurs asiatiques .
En Septembre 2004, Chine et Arabie Saoudite décidaient de consultations régulières « chacun des pays devant appuyer l’autre sur les questions internationales » et les relations bilatérales devant se développer durablement . Les deux pays franchissaient ainsi un nouveau pas dans une « coopération » encore plus approfondie. Aujourd’hui SAUDI ARAMCO développe largement ses premiers investissement réalisés dans l’industrie et les infrastructures pétrolières de la province chinoise de Fujian . Et, sans attendre la récente visite du Roi Abdallah, l’Arabie Saoudite participait déjà, avec plusieurs Etats membres de l’OPEC, aux investissements pétrochimiques de la province chinoise de Guangdong tandis que SAUDI ARAMCO discutait avec SINOPEC d’investissements dans une usine à Quingdao, dans le nord de la Chine .
De leur côté les chinois (SINOPEC) se sont vus accorder le droit d'explorer les champs gaziers saoudiens de Rub al-Khali , là où des compagnies américaines avaient échoué (certains experts qualifient le deal de « politique » tant il semble fait pour garantir les besoins énergétiques de la Chine à long terme) . Aujourd’hui, également, la Chine exporte largement des biens divers en Arabie Saoudite, les données agrégées de la Saudi Arabia Monetary Authority indiquant une croissance de 600% des importations saoudiennes en provenance de Chine au cours des dix dernières années . La Chine discute également de l'établissement d'une zone de libre échange avec le Conseil de Coopération du Golfe, l’organisation économique régionale qui réunit l'Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar, Oman, Bahreïn et les Emirats arabes unis. Les deux parties, entre lesquelles les échanges commerciaux ont progressé de plus d'un tiers l'année dernière à 33,8 milliards de dollars, devraient signer un accord d'ici la fin 2006 .
Autre signe de la fixation chinoise sur Riyad, le Parti Communiste Chinois aurait récemment désigné un de ses très hauts membres pour liaison avec l’Arabie Saoudite, ce qui indique l’importance à laquelle les relations saoudiennes sont perçues à Pékin. Depuis que la Chine a décidé d’établir une réserve stratégique pour diminuer les risques de fluctuations ou de ruptures sur le marché du pétrole et prévu de financer et de construire des bases de stockage, Riyad apparaît comme le candidat idéal pour lui porter assistance et lui permettre de constituer ses réserves sans entraîner de spéculations forcées sur le marché. Des experts de BP ont ainsi estimé que si Riyad fournit 500.000 barils/jour d’excédent à Pékin, une réserve chinoise de trois mois d’importations serait acquise en trois ans. Parmi les nouveaux accords signés à Pékin durant la visite du Roi Abdallah, un « accord de coopération sur le pétrole, le gaz et les minerais » , par lequel l’Arabie Saoudite s’engagerait à augmenter ses exportations annuelles de pétrole et de gaz de 39%, inclurait, selon des informations du Beijing Morning Post provenant de sources anonymes, un accord de construction d’un important site de stockage (100 millions de tonnes) dans la province de Hainan .
Le Roi Abdallah avait dit, avant même son départ de Riyad, qu’il était également prêt à répondre à la demande énergétique croissante de l’Inde. A New Delhi, vers lequel il s’est envolé aussitôt quitté Pékin, il a signé, avec le Premier Ministre indien, le Dr Manmohan Singh, la « Déclaration de Delhi », par laquelle « les deux pays veulent développer un partenariat stratégique sur l’énergie basé sur la complémentarité et l’interdépendance » et s’engagent sur des contrats à long terme d’importation de pétrole saoudien et de hausse des investissements saoudiens dans l’industrie indienne du raffinage, ainsi que dans la commercialisation et le stockage . En Inde, avant de poursuivre son voyage vers la Malaisie et le Pakistan, deux pays avec lesquels le royaume a établi depuis longtemps des liens profonds, le Roi Abdallah a également signé plusieurs autres accords bilatéraux dont un protocole d’accord sur la lutte contre le terrorisme, une convention pour supprimer les double taxations, et un accord pour la promotion de l’investissement bilatéral .
Les nouveaux accords signés en Janvier à Pékin restent en grande partie secrets. Le porte-parole du Ministère chinois des Affaires Etrangères, Mr Kong Quan, a ainsi simplement déclaré que le protocole d’accord sur l’énergie était un des cinq accords signés immédiatement après la rencontre entre le Roi et le Président chinois Hu Jintao et que les quatre autres accords concernaient la coopération en matière de formation professionnelle, d’économie, de commerce et de technologie, la suppression des double taxations et un prêt saoudien pour le développement de projets dans la province musulmane du Xinjiang . La Chine avance patiemment et ne veut pas (trop) défier Washington ! Un professeur de relations internationales de l’Université de Pékin, Shi Yinhong, tempérait d’ailleurs, durant la visite du Roi Abdallah, l’impatience chinoise, rappelant que même si son pays a de très convergents intérêts au royaume saoudien : « la chine sera très prudente et n’achètera pas de champs de pétrole en Arabie Saoudite. Cela serait trop sensible pour les Etats-Unis » .
De leur côté, les saoudiens, qui veulent développer une présence très forte en Chine, à la hauteur du potentiel illimité du marché chinois, et ont l’ambition d’y diversifier leurs exportations pour y inclure notamment la bauxite et les phosphates, ne veulent pas pour autant rompre avec les Etats-Unis, ainsi que l’observe Chen Fengying, de l'institut chinois des relations internationales contemporaines : « Les Etats-Unis et l'Arabie saoudite ont noué une relation spéciale et quelle que soit l'amélioration des relations avec l'Inde ou la Chine, elle ne rompra pas ce lien particulier » . La visite en Inde du Roi Abdallah, immédiatement après celle effectuée en Chine, confirme cependant la volonté saoudienne de sortir du carcan unilatéral et mono culturel de sa relation avec les Etats-Unis, comme le relevait un officiel indien : « le conducteur fondamental semble être le désir saoudien de sortir d’une situation mono culturelle dans laquelle ils ont un grand ami, un grand produit, et où ils se fondent sur une grande idée, l’idée islamique… Ils cherchent à fonder une diplomatie plus étendue » . C’est vrai que l’agenda de Washington s’est fait plus pressant depuis 2001 avec des sujets que Riyad trouve dangereux, lutte contre le terrorisme telle que conduite par les américains, ou pour le moins incompréhensibles, droits de l’homme, droit des femmes, liberté religieuse etc… Ni la Chine, ni l’Inde ne veulent imposer la démocratie en Arabie Saoudite !
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