
Analyse 02/06/10 - Dérives vers le chaos
On ne mesure sans doute pas encore toutes les conséquences de l'attaque, par
l'armée israélienne, de la flottille turque apportant de l’aide humanitaire à
Gaza.
L'initiative, lancée notamment par une ONG islamiste turque, n'était pas
qu'humanitaire, elle était avant tout politique et visait à faire pression sur
Israël pour qu'il lève le "siège" de la bande de Gaza. L'opération s'appelait
"Libérez Gaza", elle relevait du défi et de la bataille d'image. Tel-Aviv y a
répondu par la force. Et le raid lancé par Tsahal dans la nuit du 30 au 31 mai
se solde par un fiasco à tous égards.
Le fiasco révèle plus que jamais l'absurdité et l'injustice du blocus imposé à
un territoire déjà misérable mais, surtout, met en lumière la dérive extrémiste
des dirigeants israéliens qui ne cessent plus de s'enfoncer dans la démesure de
la force, guerre du Liban en 2006, guerre de Gaza en 2008 et blocus qui soumet
1,5 millions d'êtres humains à des conditions d'existence indignes et
inacceptables.
Les conséquences sont désastreuses pour Israël, isolement international et
risques croissants de confrontations graves, notamment et principalement avec
la Turquie qui, faute de réponse satisfaisante de l'Union européenne à ses
offres d'adhésion, tourne résolument ses intérêts et son influence vers l'est
et apparait de plus en plus comme une nouvelle force engagée au Moyen-Orient et
ne se contentant plus d'être un pont entre Orient et Occident.
La fureur du Premier ministre de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, condamnant
un “acte de terrorisme d’Etat inhumain” est désormais chose connue. Elle marque
l’humeur, et la dégradation, des relations entre la Turquie et Israël. Le Chef
de l'armée turque Ilker Basbug a fait savoir qu'il a prévenu son homologue
israélien que le raid meurtrier d'Israël était "grave et inacceptable". Ilker
Basbug a également déclaré que l'opération israélienne "conduit à des
conséquences très graves" et Ankara a averti que d'autres navires de
ravitaillement humanitaires appareilleront pour Gaza escortés par la marine de
guerre turque, un développement qui aura des conséquences imprévisibles !
La possibilité d'un affrontement entre Israël et la Turquie pose en outre un
très grave problème à la diplomatie des États-Unis, puisque les deux pays sont
nominalement des alliés stratégiques des USA, voire de l’OTAN, dont la Turquie
fait partie intégrante. Et les États-Unis sont aujourd'hui coincés entre leur
total enchaînement aux pressions des lobbyismes et le soutien financier de la
communauté juive à l’establishment politique washingtonien, et la simple
réalité ! La crise - et c'est maintenant une crise ouverte - est le résultat
assez prévisible des années de négligence de la situation de Gaza par les
administrations Bush et Obama. Bush a fermé les yeux lors de l'attaque
israélienne sur Gaza en Décembre 2008, puis l'équipe Obama a choisi de mettre
l'accent sur le renouvellement des pourparlers de paix avec l'Autorité
palestinienne tout en continuant à boycotter le Hamas. Les États-Unis ont par
ailleurs peu prêté attention à la crise humanitaire à Gaza, à l'absurdité
stratégique et la stupidité morale du blocus israélien, ou aux implications
politiques de la fracture en cours Hamas-Fatah !
La Turquie et toutes les nations émergentes s’émancipent d’une tutelle
occidentale moralisatrice de plus en plus mal supportée, notait récemment
l’éditorialiste Semih Idiz, dans le quotidien turc Hurriyet. "Cette attitude à
l’égard de l’Occident n’est à l’évidence pas spécifique aux Turcs. De la Russie
à l’Inde, de la Chine à l’Afrique on assiste à une réaction croissante et forte
contre l’Occident". Ce texte, écrit avant l’assaut israélien, mettait en
perspective l’initiative de la Turquie et du Brésil dans le dossier nucléaire
iranien, et soulignait en le déplorant l’aveuglement apparent de l’occident sur
les forces à l’œuvre. Le rejet inconditionnel, méprisant, non argumenté sinon
par des sornettes, de l'initiative de la Turquie et du Brésil illustre la
distance croissante entre le monde qui nait et la façon dont il continue d’être
perçu à l’ouest. Lorsque la Turquie, jusqu’alors fermement arrimée à l’OTAN, et
le Brésil, peu suspect de complaisance islamique, essaient d'offrir une
solution avec l’appui de la Russie à une crise diplomatique qui risque en
permanence de dégénérer en conflit ouvert, l’Ouest, loin de se réjouir de voir
le dossier avancer, ne montre qu’embarras et méfiance ! S'étonnera t-on si
Turcs et Brésiliens s’énervent pendant que l’Ouest pontifie !
Il est aussi temps de prendre conscience que le système de communication,
normalement fort bien maîtrisé par Israël, s’est dans cette affaire
complètement retourné contre Israël, avec les réalités psychologiques que cela
découvre. Le processus apparait de plus en plus comme pathologique, et non
politique, et son effet constaté est de mettre Israël de plus en plus en
position d’extrême vulnérabilité. La fuite en avant paranoïaque des dirigeants
israéliens actuels vers les extrêmes est alors de plus en plus dangereuse pour
l'avenir et la sécurité d’Israël car elle ne fait que le jeu des extrémistes de
l'autre camp et leur offre victoire politique sur victoire politique ! Les
israéliens devraient vite se poser le problème de trouver un nouveau Isaac
Rabin pour éviter de dériver un peu plus vers le chaos.
Jean-Philippe Miginiac, 02/06/2010